CARTULAIRE BUISSONNIER D’APOLLINAIRE AGBAZAHOU : UNE POÉSIE ALLEGORIQUE

CARTULAIRE BUISSONNIER D’APOLLINAIRE AGBAZAHOU : UNE POÉSIE ALLEGORIQUE

Dramaturge, nouvelliste, lApollinaire  Agbazahou  est auteur de plusieurs œuvres: La bataille du trôneLe gong a bégayé (Théâtres) puis Kalétas la mascarade (Nouvelle). En avril 2014, il publie  Cartulaire buissonnier, un recueil de poèmes où il révèle un riche art poétique.

Message de l'équipe d'organisation des Noces de Diamant de Un Piège Sans Fin

Pour marquer la célébration des Noces de Diamant du roman Un Piège Sans Fin, nous avons initié une campagne de crowdfunding. Cette campagne a pour but de rendre le roman disponible dans les bibliothèques de plusieurs établissements scolaires privés et publics au Bénin. 200 établissements auront chacun 10 exemplaires du roman.

Informé de cette initiative voici en bref ce qu'en dit le Doyen Olympe Bhêly QUENUM "C'est sublime ! Si ça marche j'aurai un enterrement royal.."

Vous pouvez soutenir cette initiative en parcourant ce lien : https://www.leetchi.com/fr/c/lyV9Bq0w


Paru en avril 2014, Cartulaire buissonnier est un recueil de poèmes publié aux Editions Plumes Soleil par Apollinaire Agbazahou. Subdivisé en trois parties il  emprunte une architecture senghorienne (in Chants d’Ombre):un triple visage tel la Sainte Trinité.

Le premier visage «Briques d’Hercios» comporte douze poèmes, le deuxième, «Lucifer démasqué» est un poème ruban et  le troisième visage «Vénus en proie», comme le premier, présente ses douze « proies».

La suite après la pub

  Le poète dans « Briques d’Hercios» s’identifie au dieu de l’architecture, de la charpenterie, de la construction… Et tel Hercios, il expose douze étages d’une immense construction ainsi que Jésus-Christ présentant ses douze apôtres pour l’accomplissement de l’œuvre chrétienne.

« Je suis chrétien catholique pratiquant. (…) Je n’ai jamais envisagé ma vie sans croyance en Dieu» Apollinaire Agbazahou in Entretiens avec des écrivains béninois au programme de Daté Atavito Barnabé-Akayi (chacun des douze poèmes compte de dédicataire).

Du travail au mérite

En effet, on y retrouve ‘’Brique1’’ dédicacée à Nicéphore Dieudonné Soglo, ancien Président du Bénin (1991-1996). Dans ce poème, Apollinaire Agbazahou rend hommage à cet homme  politique sur lequel il fonde ses espoirs. « La race des gestes / impose la magnanimité / l allure altière/révèle les goujats» P22. Pour Apollinaire Agbazahou, Soglo est un homme d’Etat, un homme politique respectable qui avait de grandes ambitions pour son pays. Ses œuvres pour ce pays ne sont pas des moindres : il a essayé de relever le Bénin de la misère ambiante qui le croupissait dans une léthargie, «l’ère Soglo fut la période la plus heureuse pour beaucoup de nos concitoyens. Les libertés fondamentales furent totalement reconquises», soutient – il  in Entretiens avec des écrivains béninois au programme. Mais très tôt des hommes qui se sentaient opprimés par sa gouvernance, retournent le peuple contre lui. «C’est un grand bâtisseur que les acteurs politiques n’ont pas laissé aller au bout de ses nobles ambitions pour la nation». On assiste à deux projets : à la louange, à l’éloge de l’homme politique puis on voit le poète cracher sur les détracteurs, ‘’les vautours’’ de Soglo dont les actions ont mis « à nu la porcherie / fulminant dans la gadoue / dans une langue de fiel / briseurs de destin »P22. Ainsi, ce poème est une sorte de défense du quinquennat de Nicéphore Dieudonné Soglo. « La race des gestes / révèle le  prince / ses doigts d’orfèvre / ont tracé / les tracés du soleil » P21. La datation le suggère aisément (avril 1996) : au lendemain de la passation de pouvoir de Soglo à Mathieu Kérekou.

‘’Brique2’’ dédiée au jeune poète révolutionnaire Daté Atavito Barnabé-Akayi en qui Agbazahou expose toute son admiration, son estime. Barnabé-Akayi fait désormais partie de la veine des grands écrivains dont la plume et l’œuvre s’imposent dans la littérature béninoise, puis africaine. C’est comme un hymne dans lequel, le dramaturge – poète  salue et célèbre l’œuvre de Daté Atavito Barnabé-Akayi. 

« Comme une pluie fine et  plus mouillante / humblement comme la nuit qui s’éteint devant le jour / modestement comme la fourmi mise sur la trompe du ciel / les rayons de la gloire ont irradié la frêle lueur vacillante / badine» P23. Il expose ici, les valeurs qu’incarne l’homme: dynamisme, respect, savoir, audace…«le cocorico s’impose / la coqueluche des muses /fascine séduit /suscite admiration arrachant respect et vénération /un costume de l’anonymat /révèle la grandeur de l’âme» P24. En effet, la littérature béninoise, en dehors de ses publications personnelles dans divers genres, lui doit beaucoup d’œuvres collectives Obama et nous, Même l’amour saigne puis Anxiolytique « source d’inspiration des œuvres hautes / rayon de mille éclats /simplement humblement, modestement» P24.

L’œuvre créatrice de Barnabé-Akayi n’a accidentellement débuté qu’en 2010 ! N’est-ce pas là un grand de la fascination?

Les Briques 3 et 4 n’ont pas échappé aux dédicaces. La 3.   Mahougnon Kakpo, spécialiste de la littérature orale sacrée, en est le bénéficiaire. Déjà par la récurrence du champ lexical de la tradition (‘’trésors antiques’’, ‘’limons passés’’, ‘’mânes des ancêtres’’, ‘’aïeux’’, ‘’adeptes’’, ‘’gris-gris’’, ‘’voduns’’, ‘’fa’’, ‘’fadus’’, ‘’Sisyphe’’, ‘’lointain antique’’); le poète le présente comme garant de la tradition africaine riche de valeurs. Ici, Mahougnon Kakpo est tel un transmetteur de «flambeau», qui renouvelle et redonne vie à la tradition africaine : «le tapis l’univers a faim et soif /gris-gris, voduns, fa et fadus /sont logistique nécessaire à sa beauté (…) le flambeau éclaire le sentier / le berger conduit le troupeau / pâturages de l’identité distinguée». Ces nombreuses recherches sur la poétique de la littérature orale sacrée en Afrique en témoignent (« Le fa comme vecteur de savoirs littéraires » ; « Trupen-medji dit lelo: sémiologie de la sorcellerie à travers le fa» ; Introduction à une poétique du fa; Les épouses du fa: récits de la parole sacrée du Bénin).

Guy Ossito Midiohouan,grand Critique littéraire et Professeur de littératures africaines francophones est élevé au rang de «légende» dans  la ‘’Brique 4’’. Ainsi, la fréquence anaphorique (7 fois) «La légende se légende / le mystère se conserve» dans ce poème montre la grandeur, l’immensité et la force de Guy Ossito Midiohouan.  Cette poésie  fonctionne  comme une ballade, mais ‘’une ballade africaine’’. Et davantage les nombreuses hyperboles (‘’a gagné le temple avec lot d’extravagances’’, ‘’broie tout sur son passage’’, ‘’déteint sur tout’’, ‘’titan détenteur’’, ‘’cœur aux archipels des générosités’’), les fréquentes comparaisons avec Prométhée, dieu de la mythologie grecque et les vocables «Dieu» et «REVELATION» consacrent ce texte en épopée.

 Une poésie, empreinte de la société

Dans ‘’Brique 8’’ Apolinaire Agbazahou expose les réalités relatives à sa fonction: le châtiment corporel en milieu scolaire. L ’inspecteur – poète s’insurge contre la proscription de cette mesure punitive et prône le bâton comme stimulant au travail . «Le bâton, la carotte, le conseil /trilogie faiseuse de soleil /tue les germes de l’arrogance / la stratégie d’ensevelissement de l’insolence /du redressement exige vigilance/(…) père fouettard n’est pas perfidie /progéniture ringarde /mérite le régal des punitions chaudes (…) ingrat, l’enfant qui à la fin / ne célèbre pas le bâton» pp 37-38. On y découvre alors un homme nostalgique de la tradition, qui n’est point sorti de la thématique habituelle dans ses pièces de théâtre. Le «bâton» dans ce poème est une mesure ancestrale.

«Lucifer démasqué» est un long texte que le poète élabore en versets. Il y pose des problèmes de la jeunesse et accorde une attention particulière à la couche des vulnérables, des marginalisés un peu comme le fait si bien le prix Ahmadou Kourouma 2010, Florent Couao-Zotti dans son œuvre (Notre pain de chaque nuitPoulet bicyclette et cie …). A travers un champ lexical religieux (oraisons, lucifers, Dieu, saint, immaculé obscurité, croyances, bougie, christ, Golgotha, cendres…), le poète sensibilise, moralise et défend la jeunesse, les enfants marginalisés, dénudés de toute attention, les enfants qui séjournent dans la misère, la souffrance,  les enfants livrés à eux mêmes «poussin sans mère– poule, livrés aux avatars de / l’existence souffrant du chaud /et du froid d’une âme égale / héros bravant intempéries et vicissitudes» p63.  

Agbazahou et l’amour

«Venus en proie » offre des poèmes qui parlent  essentiellement d’amour, or qui dit amour dit nécessairement femme. Comme tout véritable poète d’ailleurs, Apollinaire  Agbazahou ne dérobe pas à la tradition. Atteint par la flèche de cupidon, il se remémore ses amours avec ses venus. De « Proie1» à «Proie12», la thématique est la même: amour; amours perdues.  «Je suis le cœur percé /de tendres succès perdus /soleil de mon être confus» p84; les souvenirs d’un amour « nous étions flamboyants de jouvence /nous avons joué à cache-cache /au crépuscule des temps »p85; cœur meurtri « et ces mots durs /à la dureté de / l’aridité du désert /que tu décroches /pour dire le ras-le bol /me flagellent l’âme /comme un fouet »; la joie d’aimer, la beauté de la bien-aimée y sont présentes.

Une écriture modernisée

« Il venait de livrer  le secret du soleil et voulut écrire le poème de sa vie », Tchicaya U Tam’si, Feu de brousse in Lire cinq poètes béninois, Daté Atavito  Barnabé-Akayi.

Dans Cartulaire buissonnier, nous assistons à la rareté des signes de ponctuation; chose déjà observée chez les surréalistes. La forme des poèmes de Cartulaire buissonnier est particulièrement différente.

On peut remarquer que certains poèmes ne respectent pas les normes de la grammaire française et de la versification. Le poète moderne qu’est Apollinaire Agbazahou a balayé du revers de la main ces règles qui enferment les poètes dans les «fers». Désormais la poésie se veut libérée et libératrice. Cette poésie trouve ses racines dans la sensibilité, les émotions  d’Agbazahou.

Pour le préfacier du livre, Daté Atavito Barnabé-Akayi,  c’est une  « poésie  qui  est enduite d’une huile produite par des huîtres de vers qu’on ne peut déguster sans enlever la coquille rugueuse et qui laisse présumer des constructions hermétiques ». 

 Il ressort de ces textes, une poésie allégorique dont la particularité du langage réside dans la forme des poèmes: ‘’Proie1’’ déjà connue dans la troisième vitrine «Soleil de mes ténèbres» in Anxiolytique, Barnabé-Akayi (qui renvoie aux Calligrammes de Guillaume Apollinaire).  

L’auteur de  Cartulaire buissonnier nous plonge  ainsi au cœur du lyrisme où polyphonie et euphorie sont au paroxysme.

« Lire Apollinaire Agbazahou, lire Cartulaire buissonnier, c’est recourir à des mots que « rhizome » le sacré au plus près d’un consentement du monde, d’un approfondissement de soi», écrit  Fernando d’Almeida  dans la  Postface  de l’ouvrage.

Inès MISSAINHOUN

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