A cœur ouvert, Olympe BHELY-QUENUM raconte la genèse de son célèbre roman Un piège sans fin

A cœur ouvert, Olympe BHELY-QUENUM raconte la genèse de son célèbre roman Un piège sans fin
Olympe BHELY - QUENUM

Dans sa rubrique « Parole à un Acteur du livre » de cette semaine, radio BENINLIVRES reçoit le Patriarche des lettres béninoises, Olympe BHELY – QUENUM.   A cœur ouvert, il parle de son roman Un piège sans fin qui a eu 60 ans en 2020, et  de son regard sur la littérature béninoise contemporaine.

Interview

La suite après la pub

BENINLIVRES : Votre célèbre  roman Un piège sans fin, paru la 1re fois en 1960 aux éditions du STOCK a eu 60 ans cette année. Dans la vie d’un artiste, c’est un anniversaire rare;   voir de son vivant son œuvre boucler 60 ans. Doyen Olympe Bhêly-Quenum,  comment vous vous sentez 60 ans après la première sortie de ce livre ?

Olympe Bhêly Quenum : Le 40è anniversaire de ce roman était célébré par une belle brochette internationale d’intellectuels; franchement, très sincèrement, l’idée ne m’a jamais effleuré que quiconque songerait aux 60 ans de ce livre. Je dirais donc: l’information feutrée d’Ezin Pierre DOGNON m’a plus surpris  qu’étonné  et je me suis demandé: « Pourquoi?« 

En 2016, en voulant utiliser des pages de livre,  Madame Michèle TILLARD écrivait:

« Permettez-moi tout d’abord de me présenter : normalienne, agrégée de grammaire et professeur de Lettres supérieures au lycée Montesquieu du Mans, je suis également membre contributeur de l’association SILLAGES (http://sillages.info), et auteure de deux MOOCs de grec ancien et de latin pour cette association.

Dans le cadre de cette association SILLAGES, qui travaille à produire des ressources libres de droit et gratuites pour l’accès aux grandes écoles, tant pour l’ouverture sociale que pour l’ouverture internationale, je souhaite lancer le projet d’un MOOC de grammaire française appuyé non sur des textes uniquement français, mais sur des exemples tirés de la littérature francophone – une « littérature-monde »…

À ce titre, je vous serais particulièrement reconnaissante de bien vouloir m’autoriser à utiliser un extrait de votre roman, Un Piège sans fin comme support à ce MOOC : il s’agit des pages 102-103 de l’édition « Présence africaine », de « La nuit tombait  » à « l’un pour l’autre ».

J’aimerais également que vous m’autorisiez à utiliser une ou des photographie(s) de vous présentes sur votre site personnel, afin d’illustrer aussi bien le MOOC que le wiki associé à moins, bien sûr, que vous ne souhaitiez m’en communiquer de nouvelles. Je reste bien entendu à votre entière disposition pour toutes précisions ou informations concernant ce projet.

Veuillez agréer, Monsieur, avec mes remerciements anticipés, mes plus sincères salutations ».

Michèle TILLARD

Le fongbé et le yoruba sont mes langues maternelles; le français, c’est entre et 8 et 10 ans que j’en avais commencé l’apprentissage, d’abord à l’école catholique de Ouidah, ensuite, à l’école laïque de la même ville, ma ville natale où je fus reçu à l’examen du Certificat d’études primaires.

Déclarer aujourd’hui que la  lettre de Madame Michèle TILLARD, agrégée de grammaire, m’a ravi et fait jubiler parce que la maîtrise de la langue française dans Un piège sans fin avait retenu son attention au point de motiver son choix pour MOOC  n’est pas une hyperbole en tant que figure de rhétorique.  

Quant à l’information feutrée d’Ezin Pierre DOGNON m’a plus surpris  qu’étonné,  en la relisant, je sentais en moi comme l’éclosion d’un vieux bourgeon et l’épanouissement d’une fleur; profondément heureux, j’ai informé Maryvonne, mon épouse depuis …1953.

Nous vous prions de révéler à nos lecteurs  60 ans après  comment est né le projet d’écrire Un piège sans fin. En d’autres termes,  qu’est – ce qui avait  déclenché en vous la production d’une œuvre aussi dense qu’intemporelle ?

À question complexe réponse simple mais avec des précisions éclairantes: à 13 ou 14 ans à Gléxwé – je veux dire à Ouidah – je vivais chez Julien de Souza, grand photographe mais aussi propriétaire d’une entreprise de boulangerie; à Ouidah, on appelait Dangbéxwè le Bois sacré du Python, divinité importante de la ville; la propriété à étages de mon parrain jouxtait la clairière sacrée; du 2è étage où je vivais, on avait une vue plongeante sur le couvent des Religieuses catholiques, la route du Fort français à l’immeuble Adjavon longeait la basilique, alors Eglise Notre Dame de l’Immaculée Conception; un jour, probablement jeudi car il n’y avait pas de classe, j’allais passer la journée avec Yaga, ma grand-mère maternelle, au quartier Ahouandjigo; je traversais le Bois sacré quand j’entendis crier une foule qui passait devant l’église :  Ajotó! mɛ  hutó! nu ɛ  hùi!

Badaud, en courant voir de quoi il s’agissait, j’ai vu un cortège hargneux et un homme nu en croix porté par six hommes en culotte mais torse nu; bouleversé, je détalai en pleurs chez ma grand-mère, y passai la nuit parce qu’une forte fièvre me faisait claquer des dents; Yaga recourut vite à mes oncles Akpoto (son fils) et Gbênakpon (cousin de ce dernier); abikou et enfant fragile, on craignait que je meure vite et on me protégeait (phytothérapie et scarifications).

Des années plus tard, élève du collège Émile Littré à Avranches (Normandie) le spectacle autour du crucifié surgit dans un rêve! Réveillé en nage, je regarde ma montre; il était 3 h 25; je prends un calepin et écris jusqu’à…7 h 30 avant de me préparer et aller au collège. En l’occurrence, il s’agit du chapitre XI du livre. Voilà la genèse de ce roman.

Revenons au contenu du livre, particulièrement à Ahouna, le personnage principal. Comment  le caractérisez – vous ?

Selon ma conception, écrire un roman n’est ni une rédaction ou une dissertation, ni un mémoire de maîtrise ou une thèse: je ne créerais rien de valable si j’analysais mes personnages, fût-il le principal; des pages de L’Évolution créatrice (cf. Henri Bergson) traitent de l’imagination créatrice ; j’ ai découvert et lu l’ouvrage des années après l’écriture de Un piège sans fin mais, ici, l’imagination créatrice épaulait mes enquêtes sur le terrain objectif; effectivement, à l’occasion de retours au pays natal, j’avais cherché à connaître les lieux, rencontrer des témoins du suicide du père de celui que j’ai nommé Ahouna; un jour à Paris, le président Hubert Maga dont je deviendrai un ami, me fit entendre:  « ton roman m’a fait pleurer; oui, pleurer; comment tu as pu l’écrire sans bien connaître le Nord de notre pays ? »

Ma réponse que voici nous a fait bien rire : « quand l’intelligence chevauche un bon cavalier, le cheval, même rétif, l’emmène où il veut… »

En d’autres termes, j’ai recréé Ahouna, le crucifié que j’avais vu; j’ai créé tout le reste; serrant de près les données de mes enquêtes, l’imagination créatrice fonctionnait implacablement.

Quel est le message que vous voudriez passer aux lecteurs en imprimant à Ahouna une fin aussi tragique que douloureuse. La méritait-il, cette fin ?

Question récurrente! Je ne saurais dire s’il méritait cette fin mais…c’est une image de la rancune, voire de la haine dans notre pays; j’y en ai vu d’obscures manifestations qui m’ont révolté; d’autre part, il y a aussi en permanence quelque chose de tragique dans ma nature d’homme; ma connaissance des tragiques grecs, je dirais plutôt ma passion pour eux n’a rien arrangé mais cet ipséité, je le maîtrise, le bride quand des propos me blessent; la lecture de nombre de mes nouvelles révèle la violence dans ma nature.

Ayant lu ma nouvelle intitulée Mashoka elfu moja, Sembène Ousmane m’a appelé et déclaré : « Eh négro-africain vraiment étrange! nous nous connaissons depuis longtemps et je te voyais toujours aristocrate tranquille; qu’est ce que je découvre maintenant? Un violent que je n’aurais jamais imaginé! Nous irions tous au gniouf si j’adaptais cette nouvelle, mais c’est vraiment beau et grand ». Il m’a ensuite envoyé une carte postale!    

Cette année, au Bénin dans votre pays d’origine, de jeunes  enseignants et journalistes culturels ont initié La Journée du livre du Bénin, un festival annuel 100% littérature béninoise. La date  qu’ils ont choisie est le 20 septembre en hommage à votre personnalité  – vous êtes né, faut- il le rappeler -? un 20 septembre. Ces jeunes disent que c’est leur façon de vous rendre hommage de votre vivant ; choisir  votre date d’anniversaire pour célébrer la littérature béninoise. Qu’est- ce que  vous pensez de leur initiative ?

Bouleversant ! Inouï ! mais d’abord une clarification: je naquis lundi 20 septembre 1926, à Ouidah (fc Archives  Séminaire Saint Gall) et non, selon le fameux jugement supplétif du système colonial: le 26 septembre 1928, à Cotonou!

Revenons donc à nos moutons: dans ce pays d’actes gratuits, de haine aussi où mes œuvres ont été décriées en termes de « thématiques relativement éculées « , je n’aurais jamais pu penser qu’un honneur me serait fait avant que je ne prenne congé du monde; mais… Dieu en  soit loué, le monde évolue; les jeunes qui ne vendront ni leur âme ni leurs parents afin de plaire au pouvoir politique et être des compradores me paraissent les atouts majeurs: Maccabées qu’aucun pouvoir ne vaincra; c’est mon souhait: même dans ma tombe, je les aiderais à ne pas être corrompus.

Quant aux dénigreurs, je déclare sincèrement: le réflexe du talion, qui fait rendre le mal pour le mal, n’est pas mon fort; en l’occurrence, je me réfère à Saint Luc (Lc. 6,27-38) « Soyez miséricordieux ». Faire du bien à ceux qui nous haïssent, souhaiter du bien à ceux qui nous maudissent, prier pour ceux qui nous maltraitent…

Quelle est votre lecture du visage actuel de la littérature béninoise ?

J’avoue d’emblée n’être guère au fait des publications littéraires béninoises éditées au Bénin; il y a quelques années -huit ou dix ans- je recevais des Béninois  des manuscrits, voire des « romans » passablement écrits fort mal imprimés; cinquante ans durant critique littéraire, je n’avais fait mystère de mon appréciation à tel et tel auteurs qui me tannaient, allant jusqu’à écrire que je ne voulais pas qu’ils réussissent comme moi. Voilà: ça aussi, c’est le pays; je pose une question: quels journaux béninois, mensuellement ou bimensuellement, consacrent une colonne à la critique littéraire car il y a d’excellents critiques littéraires dans notre  pays? Je sais de quoi je parle. Peu après les Indépendances, aucun journal de France ne rendait plus compte des publications d’Afrique francophone, or plus d’un en recevaient ; est-ce qu’il y a des journaux béninois qui rendent compte des ouvrages d’auteurs béninois édités en France? Voilà des aspects de nos problèmes que j’ai abordés en 1976. Le Monde n’a pas publié mon texte mais il y a eu une fuite; Bara Diouf me téléphona du Sénégal; mon texte impubliable en France parut au Sénégal dans SOLEIL; le Président Senghor l’a lu et trouvé  » judicieux« ; en 1996 ou 1998, au Bénin, Adrien Ahanhanzo Glélé m’a rendu visite et approuvé mon « grief« .

Le thème de la première  édition de   « La Journée du livre du Bénin », tenue le dimanche 20 septembre est : « Approches pour la visibilité de la littérature béninoise ».  Doyen Olympe Bhêly- Quenum, quelle analyse faites- vous de cette thématique et quelles approches proposez- vous pour plus de visibilité de la littérature béninoise ?

Au Bénin, il n’y aura point de visibilité de la littérature béninoise tant que les médias n’auront cure de la création littéraire et que les critiques littéraires dignes de cet Art -car c’en est un- n’auront pas les possibilités de s’exprimer; et puis, croire que faire la critique d’un ouvrage, c’est régler des comptes avec l’auteur est autant une sottise que le manque d’intelligence à son point le plus haut.  Approches? Aller vers quelqu’un, près d’une chose? Constater avant de juger et prendre position? Nous en parlerons, cartes sur table, quand la création littéraire béninoise se souciera autant des  stratifications cultuelles et culturelles que j’ai nommées Afrique des profondeurs.

Il y a l’Économique, le social,  l’humain, le respect strict de la Constitution et des droits de l’Homme auquel, Perinde ac cadaver, doit contraindre le pouvoir politique.  Soudoyer les blablas et la politique du ventre est préjudiciable.

 

Quel est votre conclusion pour  cet entretien ?

Union sacrée pour la Démocratie. Démocratie  absolue; la connaissance du pays, Amour du pays sans faire mystère des tares, ni des barrages tant internes d’internes.

N’ayant jamais écrit d’ouvrage à charge, je ne reviendrai sur aucun de ce qu’ai écrit aujourd’hui 10 septembre 2020, après des heures de réflexion et de prière.

Olympe BHÊLY-QUENUM, merci.

Réalisation : Esckil AGBO