Carmen Toudonou: « Beaucoup de préjugés pèsent sur les femmes autrices»

Carmen Toudonou: « Beaucoup de préjugés pèsent sur les femmes autrices»
Carmen Toudonou

Paroles à un Acteur du Livre. Nous recevons ce vendredi 28 août sur Beninlivres non seulement une jeune femme, professionnelle des médias, mais surtout une grande plume de la littérature féminine béninoise. Son nom Carmen Toudonou. Elle est née à l’aube des années 80. De nationalité béninoise, elle est Journaliste – Ecrivaine et Editrice. On lui doit les œuvres suivantes :

  • 2020: Tant de gens espèrent être aimés et beaucoup ne sont que mariés, Roman, Venus d’Ebène
  • 2018 : Le lionceau et le papillon, Jeunesse, Vénus d’Ébène
  • 2018 : Carmen FifonsiAboki (CFA), Nouvelles, Vénus d’Ébène
  • 2017 : Le vert, le rouge et le noir, Essai, Vénus d’Ébène
  • 2017 : Des grades et des couleurs, Essai, EUE
  • 2015 : Noire Vénus, Poésie, Flamboyant
  • 2014 : Presqu’une vie, Roman, Plume Soleil.

Entretien

Radio Beninlivres: Madame Carmen Toudonou, que pourrions-nous ajouter à votre présentation ?

La suite après la pub

Carmen Toudonou: Vous avez pratiquement tout dit. J’ajoute juste que je suis promotrice du concours panafricain Miss Littérature et j’achève un doctorat en linguistique et communication. Je tiens un blog, www.lebloglitterairedecarmen.wordpress.com

On ne demande pas la date de naissance d’une femme paraît-il. Pourrions-nous connaître la vôtre ?

Début des années 80, ça devrait aller non ? 😄 Dans quelques années, je commencerai à donner mon âge avec précision, si bien sûr je vis toujours. Promis !

Promesse marquée. Dites-nous alors  comment êtes-vous venue à l’écriture si on sait que vous avez eu un Bac série C (Scientifique) à la base ?

Très jeune (vers 10ans), je me suis passionnée pour la lecture. À force de dévorer les livres des autres, j’ai eu envie d’écrire les miens. C’est tout simple. De plus, je ne pense pas que l’écriture est incompatible avec les études scientifiques. Je pense d’ailleurs que les sciences dures comme les maths nous aident à cultiver un esprit de concision assez intéressant dans l’écriture.

L’étude des mathématiques m’a aidée à acquérir les bases de la logique. Et cela aide énormément en littérature. Plus généralement, beaucoup considèrent que les études n’apportent pas grand-chose. Moi je suis d’avis contraire. Toutes ces années d’étude permettent aux enfants de se forger une belle culture générale. De nature, je suis curieuse de tout.

 Deux romans par an, sans oublier les autres occupations professionnelles et ménagères. Quel est votre secret ?

Aucun secret. Lorsqu’on aime une chose, l’on trouve des raisons de la faire, et lorsqu’on déteste une activité, l’on cherche des prétextes pour ne pas l’exécuter. C’est simple.

J’adore écrire, et je trouve donc forcément des créneaux dans mon agenda pour le faire.

Comment gérez-vous votre vie de femme au foyer? Écrire des œuvres n’est pas chose facile? Votre mari vous accompagne-t-il dans cette carrière ?Dites-nous tout.

Oui bien sûr ! J’ai beaucoup de chance de ce point de vue, autant mon conjoint que ma famille me soutiennent énormément.

Vous abordez tous les genres littéraires, De Gisèle Hountondji avec « Une citronnelle dans la neige »  à vous, quelle est votre perception de l’état actuel de la littérature féminine béninoise en particulier et celle africaine en général ?

C’est clair que la littérature féminine (celle écrite par les femmes, j’entends) est née bien après celle masculine. Il est aussi clair qu’il y a moins de femmes que d’hommes dans ce domaine. Je pense que c’est une littérature qui peine à s’imposer. Beaucoup de préjugés pèsent sur les femmes autrices :

on pense qu’elles écrivent mal, on croit qu’elles ne parlent que de sujets anodins (l’amour), etc. Ce qui est heureux, hommes comme femmes, nous sommes tous égaux devant la feuille blanche. En tant qu’autrice, je ne me suis jamais sentie handicapée. Je n’ai jamais visé à être la meilleure parmi les femmes, mais la meilleure parmi tous. J’y travaille. Je pourrais bien ne pas y parvenir,mais ce ne sera pas faute d’avoir essayé. De la même façon, je ne me sens en compétition, ni avec les hommes, ni avec les femmes. Je suis en compétition avec moi-même.

 Ces plumes féminines portent-elles suffisamment les voix des femmes africaines ? Les thématiques correspondent-elles aux défis présents ?

Il y a de bonnes et de mauvaises écrivaines comme il y a de bons et de mauvais écrivains. La question ne devrait donc pas se poser en termes de sexe. Évidemment, écrire en tant que femme permet d’évoquer des sujets liés à la condition féminine. Cela permet aussi d’aborder les thématiques communes avec une sensibilité toute féminine. Pour les femmes que j’ai eu à lire, les thématiques correspondent aux défis actuels.

Soit. Plusieurs de vos livres m’intéressent ce soir, d’abord, “Tant de gens espèrent être aimés et beaucoup ne sont que mariés”  Que retenir brièvement de cette dernière parution ?

Je me suis inspirée d’une histoire vraie pour écrire ce roman. Le projet de départ était de poser une réflexion sur la problématique du mariage. J’ai donc pris pour prétexte une histoire d’amour plutôt asymétrique entre un truand et une avocate. Le roman se déroule à Porto-Novo, et sert de prétexte pour une déclaration d’amour toute personnelle à cette ville de mon cœur.

J’aborde plusieurs thèmes : la collusion entre pouvoir politique et médias, la collusion entre pouvoir politique et syndicats, l’opportunité de l’abolition de la peine de mort, la condition féminine au 21e siècle. J’en ai profité pour évoquer quelques événements marquants de la vie politique nationale récente.

Dans votre recueil de 12 nouvelles «Carmen FifonsiAboki (CFA) », est-ce du pur féminisme ou une simple affirmation cultuelle ?

Non, aucun féminisme dans ce recueil. J’aborde des sujets de société : alcoolisme, sectarisme, corruption, violences faites aux femmes, etc. Ce livre regroupe des nouvelles que j’ai eu à écrire sur une dizaine d’années.

Et pourquoi ce titre?

Carmen FifonsiAboki est le titre d’une des nouvelles, la dernière du recueil. C’est l’histoire d’une jeune demoiselle prête à user de nombre de subterfuges pour remporter le concours de Miss de son quartier. Sur un ton humoristique, je prends position contre certaines dérives de ces concours. J’ai trouvé drôle de donner ce titre au recueil, puisque d’ailleurs, j’ai toujours rêvé d’écrire mon ”Carmen” puisque vous savez bien que ”Carmen”, la nouvelle de Prosper Merimee est un classique de la littérature dont a d’ailleurs été tiré un opéra. Je suis donc, on va dire, assez fière de ce prénom, mais un peu moins que de “Fifamè”.

Beaucoup ont pensé que “CFA” est mis en référence à la monnaie africaine. Mais pas du tout.

 Merci pour la précision. Mais dites-nous, féministe ou pas? Si oui, quelle est votre définition du féminisme ?

Ça dépend de ce que vous appelez ”féminisme”. Si vous entendez par ”féministe” une personne engagée pour la cause des femmes, alors je le suis. Il est, hélas, encore trop difficile pour une fille et une femme de vivre librement dans nos sociétés. On dirait que ces sociétés patriarcales sont un terrain hostile permanent pour les femmes. Alors, si l’on pense que les petites filles qui naissent aujourd’hui auront à subir les préjugés, les viols, les insultes, les attouchements, etc. que nous, nous avons subis, l’on ne peut que s’engager. Ma manière à moi, de m’engager, c’est d’agir. C’est pourquoi j’ai créé Miss Littérature. Je postule qu’il faut permettre aux filles d’accéder au savoir. Et le savoir se trouve surtout dans les livres.

 Parlez-nous du concours panafricain « Miss Littérature » ?

C’est un concours qui s’adresse aux jeunes filles âgées de 18 à 24 ans. Le concours encourage les filles à lire et nous organisons aussi des ateliers d’écriture pour leur apprendre à écrire. Nous avons édité un recueil signé des filles. Le concours a lieu cette année dans 6 pays : Bénin, Cameroun, Côte d’ivoire, Niger, Tchad et Togo. Le concours est actuellement à l’arrêt à cause de la pandémie. Il sera bientôt relancé. Nous allons élire une miss et sa dauphine dans chacun des pays. Ensuite, l’an prochain, les deux meilleures de chaque pays seront invitées au Bénin pour la finale sous régionale.

 Merci. Continuons notre causerie.

Dans «Le lionceau et le papillon », autre ouvrage paru en 2018, nostalgie ou rêve ?

C’est un livre de conte pour les enfants. Il est illustré tout en couleur et intéresse les enfants, du berceau au CM2. C’est l’histoire d’un lionceau en colère à cause du cadeau qu’une girafe lui a offert. Mais il aura à la fin une belle surprise. Je pense que les auteurs africains doivent offrir des livres de jeunesse aux échanges, car derrière chaque livre pour enfant, il y a une culture, une philosophie. Ces livres permettent de transmettre nos cultures à nos enfants.

Votre enfance s’y retrouve ? ou celle de que vous souhaitez aux générations actuelles d’enfants ?

J’y mets en scène des animaux de la savane africaine. J’aurais aimé lire ce genre d’histoire quand j’étais enfant, à côté des contes de blanche neige et autres petit chaperon rouge.

Quelles propositions pourriez-vous  faire au gouvernement pour que la jeunesse  puisse reprendre avec la lecture. Nous remarquons qu’aujourd’hui presque toutes nos bibliothèques sont quasi désertes.

Merci pour la question. Je pense qu’il faut aller au-delà du gouvernement pour agir à nos niveaux individuels. C’est pourquoi j’ai créé Miss Littérature, et aussi le Grand Prix Vénus d’ébène. J’ai encore d’autres idées dans ce sens. Les plus âgés doivent pouvoir tendre la main aux plus jeunes. Le gouvernement agira s’il veut ou pas. Personne ne peut l’obliger.

Vos œuvres sont-elles au programme dans nos lycées et collèges ? Si non,avez-vous mené des démarches dans ce sens ?

Non, mes livres ne sont pas au programme et je n’ai pas entrepris des démarches pour. Je pense qu’en tant qu’écrivain, il faut travailler et s’imposer pour entrer dans les programmes. Non pas faire les couloirs pour y parvenir. Ce n’est que mon avis.

Pourriez-vous nous parler de vos auteurs et livres qui influencent votre écriture ? Ken Bugul et Olympe Bhêly Quenum. Que retenir de votre prise de contact avec ces références ?

Pour les nouvelles, pour moi, la référence absolue, c’est Maupassant. J’aime aussi Edgar Allan Poe. En poésie, j’admire le béninois Hilaire Dovonon. En roman, Dickens, Stevenson, Stefan Zweig, Stéphane King, etc.

Ken Bugul m’a bouleversée par sa plume. Pour moi, Riwan est un classique de la littérature. Et Quenum, ce virtuose mystique est le meilleur parmi les meilleurs.

Merci. Pour agrémenter cette causerie, voudriez-vous bien partager avec nous, un de vos poèmes qui vous auraient le plus marqué ?

Carmen Toudonou: Un poème signé de moi ? Je les aime tous.

 C’est l’idéal

Voici mon dernier poème. Il est évidemment inédit. Je l’ai écrit dans le cadre d’un défi d’écriture. Il fallait composer un poème avec les lettres de l’alphabet.

Xérophilie

Alors voici l’abécédaire du grand malentendu

Belle farce qui dure avant Neandertal

Celle de Cupidon, cet enfant stupide aux ailes de songe

Dont les grâces et les mignardises s’usent d’intempéries

Et qui porte, incontinent, un feu et une rage inutiles

Fol amant pépiant futile depuis les millénaires

Garnement inconscient, zélateur dédié des marivaudages.

Hier il semblait un ange preux, un savant guerrier

Il n’est pourtant qu’une fille, une idiote de plus

Jalouse pâmée à attendre on ne sait qui on ne sait quoi

Kalice sans rameur qui dérive roulée dans la gorge des tempêtes.

Les yeux gourds, le cœur torve

Mal aimée, elle escompte un mâle immobile

Non pas un miracle, mais quelque thaumaturge indicible.

Or, l’homme immobile n’est que chimère

Puisque cavaliers, amants, galants souvent fluctuent

Quand elles dormaillentétales, l’épigastre en apnée

Rêvant, soupirant, extravaguant ces ombres diaphanes.

Souvent même bayent-elles leur âme aux incubes

Trémulant de le redouter, et elles poireautent et présagent

Un drôle ailleurs honni qui n’y pense pas.

Voilà le grand malentendu

Wyandottes ou Woloffs, elles ont chaque nuit la même vision

Xérophiles au cœur mué en cactus

Yoyettes aux tristes appâts oubliés, toutes ces belles

Zappées toujours, et pourtant, toujours aimant.

Carmen FifamèToudonou

Merci pour le partage. Votre mot de la fin ?

Je vous en prie ! C’était un plaisir d’être avec vous. J’embrasse tout le monde, et vous remercie du fond du cœur pour l’invitation. Pour finir, je voudrais exhorter tout le monde à ne plus dire les enfants ne lisent plus. Offrez leur plutôt des livres. Lisez aussi devant eux. Parce qu’ils ne font que vous imiter. Si vous ne lisez pas, ils ne le feront pas davantage. Bises bisous. 😘

Par Richard ADODJEVO