Daté Atavito Barnabé-Akayi, enseignant-écrivain « Il faut qu’on conditionne le public béninois à la lecture »

Daté Atavito Barnabé-Akayi, enseignant-écrivain   « Il faut qu’on conditionne le public béninois à la lecture »

Le livre, au Bénin,  n’a pas encore connu  un véritable ‘’ épanouissement’’. Ceci, pour diverses causes que, l’écrivain Daté Atavito Barnabé-Akayi évoque dans cet entretien qu’il nous a accordé.


Beninlivres : Bonjour.  Parlez-nous des problèmes du livre béninois

Daté Atavito Barnabé-Akayi : Les problèmes que rencontre le monde du livre au Bénin sont multiples et multiformes. D’abord, au  niveau de l’écrivain lui-même, quand il a eu la chance de finir son écrit, il n’a toujours pas la chance d’avoir un  éditeur prêt à prendre entièrement en charge son livre. Généralement, c’est encore lui-même qui décaisse ses sous pour faire son livre. Et quand il finit de faire ce livre,  c’est encore lui-même qui s’acharne à faire la distribution dans les librairies ou dans les bibliothèques ou même parfois, c’est  lui-même qui vend ses livres.

Dans ces conditions, il y a une sorte de discrédit qui est jeté sur l’écrivain et sur l’ouvrage.

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Mais à supposer que nous parlions d’un écrivain qui écrit et dont l’ouvrage a été entièrement pris en charge par un éditeur béninois. Au-delà du fait que les éditions ne sont pas généralement  subventionnées, c’est-à-dire que c’est la maison d’édition qui prend généralement tout en charge,  il se trouve que, malheureusement les éditeurs ne trouvent pas l’heur d’avoir de bons imprimeurs. Quand ils ont la bonne volonté de prendre en charge entièrement le livre, lorsqu’ils l’envoient à  l’imprimerie, le livre ne revient pas toujours en de bonne qualité : c’est comme si nos imprimeurs (ou leurs machines) ont une dent pourrie contre l’esthétique du produit physique qu’est le livre. Eh bien, le livre  n’est pas, sur le marché, attirant !

A supposer maintenant que le livre  soit d’une bonne qualité, que le livre vienne d’une bonne imprimerie, il se trouve que même si le livre coûte moins cher, parce que généralement les livres coûtent trop cher, car généralement les écrivains font le livre en France, à l’extérieur et quand ça revient c’est généralement au-delà de dix mille  de francsCFA. J’aime donner  l’exemple de Florent Couao-Zotti (sauf celui qui vient d’être mis au programme avec l’aide de Laha Editions qui a été revu à mille cinq cents de francsCFA, donc un prix relativement moindre).

Les Béninois n’ont pas la culture de l’achat du livre ; il y a que quand des amis à vous, vous rencontrent dans la ville et ils disent, Daté, toi, on ne te voit qu’à la télé, tu sors  les livres  comme un boulanger sort de petits pains et tu ne peux pas nous offrir un ou deux. Quelle est cette amitié-là ? Dans le  même temps, il y a des amis blancs, quand ils apprennent que vous avez fait sortir une publication, ils vous appellent et  ils vous demandent de leur convoyer les livres et ils sont prêts à vous verser la facture.

Quel est alors  le problème qui se pose ?

Le problème qui se pose  est que nous ne sommes pas habitués à respecter  le livre. Vous vous imaginez, un livre qui coûte mille francs CFA, les gens sont  prêts à en faire la photocopie ! Parfois, ils ne se rendent pas compte que le prix de  la photocopie dépasse l’achat  du livre même. Ceci tout simplement parce qu’ils  sont habitués à photocopier ;  parce que dans leur entendement, ce n’est pas possible qu’un livre, l’original, soit moins cher que la photocopie. Quand on fait l’expérience avec les livres que Laha produit, c’est ce qu’on remarque. J’en connais qui sont enseignants de français qui n’ont même pas lu tous  les livres  qu’on nous a inscrits au programme. En principe, quand vous êtes un enseignant de Première ou de Terminale par exemple,  vous ne devrez pas vous limiter aux livres au programme  en Première ou en Terminale. Vous avez la contrainte de lire entièrement les livres qui sont inscrits au programme de la 6ème en Terminale, et même au-delà. Mais rares sont ces enseignants qui lisent entièrement  la gamme des livres inscrits au programme.

Je me souviens qu’un jour, j’ai rencontré un jeune enseignant qui ne me connaît  du tout pas. On me présentait à lui.  Il est étonné  que j’existe d’abord et ensuite il est étonné que j’aie écrit un certain nombre de livres. Il m’a dit qu’il veut être écrivain. Je lui ai dit quels sont les auteurs béninois qu’il a lus  et qui ne sont pas au programme. Il me cite Eustache Prudencio.  Et je dis : mais, Eustache Prudencio est au programme en Seconde avec Le rêve étranglé. Il dit qu’il n’en connaît pas. Là,  je parle d’un professeur de français qui rêve d’être écrivain et qui ne connaît même pas les auteurs béninois qui sont au programme aujourd’hui. C’est dire que pour nous-mêmes enseignants, il y a un problème parce qu’il faut que l’enseignant lise  et c’est après avoir lu que lui, à son tour, il en parlerait à ses apprenants. Voilà que lui-même n’est pas informé qu’il y a tel auteur dont le livre est au programme. A partir de cet instant, il y a un problème.

Je crois que l’un des problèmes au-delà de l’édition, c’est le problème  au niveau de la distribution, de l’information que nous autres enseignants n’avons pas. Je ne sais pas comment faire pour qu’on nous oblige à avoir l’information parce qu’en fait, rigoureusement parlant,  sauf notre conscience professionnelle,  rien ne nous oblige à lire les livres au programme. La plupart des enseignants sont habitués à attendre que  les critiques littéraires fassent le travail à leur place et eux, ils  vont chercher ces livres pour en parler. J’en connais après que Les bouts de bois de  Dieu a fait près de vingt ans  au programme, j’en connais qui n’ont jamais lu ce livre parce qu’ils se contentent du livre qu’Adrien Huannou et Ascension Bogniaho ont fait sur les livres au programme et c’est avec ça qu’ils s’en sont toujours sortis. Et cela a fait que des élèves de la Terminale ont fini la Terminale sans avoir lu ce livre. Il y a un ami, Roger Koudoadinou  qui m’a dit qu’il a fait l’oral à  un candidat qui avait Les bouts de bois de Dieu non couvert  en main, à qui il a demandé de dire le nom de celui qui a écrit Les bouts de bois de Dieu et ce dernier n’est pas en mesure de le dire. Lorsqu’on en arrive à subir ce problème, il faut que nous autres enseignants, nous prenions au sérieux la question de la lecture des ouvrages au programme mais également la question de la lecture des auteurs béninois qu’ils   soient au programme  ou pas.

Quand on quitte les enseignants, il y a les parents. Aujourd’hui les parents sont de plus en plus lettrés… Par rapport à la jeune génération, ce serait intéressant que ceux qui ont d’enfants ou qui  rêvent  d’avoir d’enfants commencent à lire  auprès de leurs enfants. Parce qu’il est démontré que si dans un milieu,  un enfant parle fon, c’est parce que les gens parlent fon dans ce milieu ; si dans un milieu,  l’enfant marche sur les deux pieds, c’est que dans ce milieu, les gens marchent sur les deux pieds. Si on veut que les enfants lisent, il faut  que nous, les parents, à la maison, nous lisions.

Est-ce qu’ils  ont le temps ?

Les Blancs n’ont pas plus de temps que nous. Mais ils trouvent toujours le temps de lire ( cela ne veut pas dire qu’ils sont moins confrontés au problème de lecture ; mais chez eux, c’est moins criard même avec la technologie et les ebooks). Je me souviens, chaque fois quand je vais dans des restaurants relativement chics et qu’il y a des Blancs qui côtoient ce restaurant, le temps que le repas vienne, parce que ça fait 20 à 25 minutes, si ce n’est pas commandé à l’avance, le Blanc, sa femme et ses enfants ont toujours un petit livre en main. Mais nous autres, on prend ce temps pour bavarder. C’est une histoire de culture, d’éducation et d’habitude. Au Nigéria, chaque fois que je prends le bus, il y a toujours des gens, et ils ne sont pas forcément d’un grand niveau intellectuel : un simple ouvrier a son journal, son livre qu’il est en train de lire. Donc c’est une question de culture et il faut qu’on ait cette culture-là, qu’on arrive à cette habitude-là, à cette manie-là. Il  faudrait que désormais, quand on est parent qu’on lise auprès de nos enfants pour qu’ils apprennent à lire. C’est ce qui a été mon cas. Et je crois que Jean Pliya m’a fait une confession voisine. Le cas n’est pas différent chez José Pliya.

L’autre chose pour conditionner l’achat du livre ou  la lecture, il faut que les enseignants obligent les élèves à s’inscrire dans les bibliothèques, les centres de documentation. C’est ce que moi, je fais.

Je me souviens : j’étais à Agblangandan, j’ai obligé mes apprenants qui me prenaient pour un bourreau à quitter Agblangandan et à venir s’inscrire au Ccf.  Aujourd’hui, ils sont nombreux à m’en remercier. Si nous devons faire éternellement plaisir à nos élèves en les laissant dans l’ignorance, ce n’est pas bien pour nous-mêmes, encore moins pour eux et pour la Nation.

Finalement les journalistes ont un travail à faire. Que ce soit la presse écrite, la presse en ligne, la télévision ou la radio, ils ont l’obligation de multiplier les émissions, les articles sur les lettres. Si aujourd’hui tout le monde court pour suivre les matchs de Réal, de Chelsea, c’est justement parce qu’on nous a conditionnés à cela. Il faut qu’on conditionne le public béninois à la lecture. Qu’on développe en nous un réflexe pavlovien à la lecture de sorte qu’on soit sensible à tout ce qui est écrit.

On remercie déjà des Associations comme celle de Robert Asdé ou des ONG comme Asro ou des journalistes comme vous qui œuvrez dans ce cadre …

Est-ce qu’on peut  donc conclure que l’écrivain béninois n’est pas lu ?

Non, je ne peux pas dire ça. L’écrivain béninois est lu. Moi, par exemple, je suis très heureux dans plusieurs endroits quand  les gens parlent de moi, de mes ouvrages. Parfois, je participe aux débats; on discute de Daté alors que je suis Daté comme si je ne connaissais même pas Daté. Je l’ai fait une fois, je suis invité à présenter l’un de mes livres quelque part dans le nord, j’ai participé au débat. Quand l’heure  de l’auteur est venue pour parler  de son livre, je me suis levé pour plancher. Mais ils n’en revenaient pas !

Je crois que l’écrivain béninois est lu mais il sera beaucoup plus lu si un travail sérieux est fait dans les établissements scolaires, dans les universités, à la radio, à la télé ; si on multiplie les événements livresques, les foires, les salons et aussi les prix.  Au lieu de donner de l’argent par exemple aux écrivains, j’aurais aimé qu’on achète leurs livres et qu’on distribue dans les ministères, les  institutions.Il y a beaucoup de choses à faire et il faudrait qu’on  apprenne à être  patients. Quand je parle comme ça, je ne dis pas que demain, cela va commencer. C’est un travail de longue haleine. On peut estimer que si notre génération est sacrifiée, pour les générations futures, on peut commencer par mettre sur pieds un plan d’actions. Ce qui nous manque en Afrique, ce sont les projets à long terme.

Mais les écrivains béninois sont faiblement représentés dans les programmes scolaires.

Ça se répare. Je pourrais peut-être dire que c’est parce qu’à l’époque, la question de nationalité n’était pas si importante. C’était simplement roman africain, théâtre africain. On ne voulait pas trop voir la nationalité de l’écrivain parce qu’il y avait une sorte d’africanité qui était ancrée à l’époque. Maintenant, il y a la question de nationalité qui revient régulièrement de sorte que, par rapport à ce qui se fait au niveau de la Direction de l’Inspection Pédagogique (DIP), au niveau du ministère de l’éducation, les techniciens réfléchissent beaucoup, de plus en plus, à introduire des écrivains béninois surtout que le socioconstructivisme qu’on est en train d’appliquer exige qu’on plonge l’apprenant dans son milieu immédiat.

Et l’écrivaine béninoise, elle n’est pas au programme ! Même pas une seule femme.

Je crois que cela viendra. Sans dévoiler les secrets, d’ici à là, on verra des femmes ou au moins une femme au programme. Les inspecteurs y travaillent, les techniciens aussi parce que c’est une question qui préoccupe les inspecteurs, sans faire allusion à l’approche genre.

Mais rigoureusement parlant, il faut signaler que la littérature n’a pas de sexe.  C’est-à-dire qu’on ne mettra pas un auteur au programme exclusivement parce qu’il est femme, une belle femme, une femme qui a des relations ou je ne sais quoi. Ce n’est pas cet argument-là.

On met un ouvrage au programme parce que c’est ‘’didactisable’’. Il y a des critères pour mettre un ouvrage au programme. Ce n’est pas fondamentalement parce qu’on est Béninoise. Il y a plusieurs  ingrédients  qu’on réunit pour mettre un ouvrage au programme. Et si l’on trouve que c’est une Béninoise qui répond à ces critères, on la met au programme.

Les femmes sont alors interpellées à assainir l’écriture, renouveler la création et oser donner à lire des choses nouvelles, et les soumettre à la Direction de l’Enseignement Secondaire pour qu’elle les convoie aux inspecteurs et autres techniciens de l’éducation.

Réalisation : Esckil AGBO