Interview / Claude U. Plagbéto : « L’affaire Coovi, le lecteur est transporté dans les arcanes de la justice béninoise »

Interview / Claude U. Plagbéto : « L’affaire Coovi, le lecteur est transporté dans les arcanes de la justice béninoise »

Dans un entretien qu’il nous a accordé, le journaliste béninois  et auteur du livre L’AFFAIRE COOVI : Chronique d’un procès au goût d’inachevé, paru en novembre 2016 chez Manitou, Claude Urbain Plagbéto  révèle  à radio Beninlivres les coulisses de son ouvrage. Selon ses explications, le lecteur quand il aura fini de parcourir les 450 pages se retrouverait « déprimé et révolté » car, fait-il savoir, l’œuvre révèle les incroyables et inadmissibles tares de l’appareil judiciaire béninois.  Claude Urbain Plagbéto est l’Invité de « Parole à un Acteur du livre » de ce lundi 1er juin 2020.

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Radio Beninlivres : Affaire Coovi, vous ressuscitez le dossier à travers un livre que vous avez lancé, il y a environ quatre ans (16 novembre 2016).  Comment est née cette envie d’écrire sur une si épineuse affaire ?


Claude Urbain Plagbéto : L’envie d’écrire ce livre est née au cours du procès en juillet 2014. Mais surtout à la fin du procès, je me suis dit que la justice a échoué dans sa mission de faire jaillir la vérité sur cette ténébreuse affaire qui concerne l’assassinat d’un de ses acteurs majeurs.

J’ai compris qu’au-delà de la manière inhumaine, atroce et barbare dont le juge a été tué, le traitement juridique et judiciaire a connu des manipulations honteuses, des manquements inadmissibles que tout justiciable peut déceler, sans grande connaissance des notions du droit.

Qu’on viole le corps du délit, qu’on s’ingère dans la procédure, qu’on monte des justiciables pour témoigner à charge ou à décharge, qu’on garde des empreintes dans un frigo à la chancellerie pour ne jamais acheminer pour analyse, qu’on abandonne dans le dénuement la famille du défunt tué en plein exercice d’une mission régalienne…

C’est assez grave pour qu’on ne s’y penche pas. Cela a interpellé la conscience du journaliste que je suis. J’ai décidé de mettre les pieds dans le plat, un peu pour être porte-voix des faits et des sans voix. C’est aussi ma manière de compatir aux douleurs de la famille éplorée et de rendre hommage  à l’illustre disparu et tous les défenseurs des droits de l’homme qui sont persécutés.

Qu’en est- il des coulisses de vos investigations ?


Les investigations ont duré un peu plus de deux ans. Comme vous le savez, c’est très difficile d’avoir accès aux documents administratifs. Pour les informations émanant du secteur de la justice, c’est encore plus compliqué. Certes, la plupart des pièces évoquées dans le livre ont été lues au procès mais il fallait des détails pour comprendre et faire comprendre tout ce qui s’est passé au lecteur. J’ai été confronté surtout à la réticence des gens, mais il fallait faire preuve de persévérance, d’endurance, de ténacité. En ce qui concerne les acteurs majeurs, je vous en prie… Passons.

Le lecteur sort de votre ouvrage à la fois abattu, révolté  mais aussi animé de peur. En tant qu’auteur  comment le présentez  – vous?


Je dirai que ce livre reprend la procédure du traitement juridique et judiciaire du dossier relatif à l’assassinat en novembre 2005 du juge Sévérin Codjo Coovi, alors premier président de la Cour d’appel de Parakou ; un crime pour lequel on a identifié un complice mais pas les auteurs ni les instigateurs qui courent toujours, encore moins les mobiles exacts de cette exécution sommaire du haut fonctionnaire de l’Etat.

Et ce, après dix longues années de procédures judiciaires. Cela n’honore pas la justice qui est censée protéger en principe les plus faibles. Le procès a eu lieu  mais apparemment, le verdict n’a guère ému la justice ou les associations de défense des droits de l’homme. On a juste trouvé un délinquant qui se dit « œil de la justice » mais qui s’est révélé le vrai brouillard de l’affaire : celui qui a manipulé à sa guise la justice de mon pays. Il s’est obstiné à semer la confusion et à ne rien révéler sur les identités des auteurs, commanditaires et complices encore moins sur les mobiles et les circonstances du meurtre avec préméditation sur son patron.

C’est inadmissible. Si un haut magistrat a subi ce terrible sort, qu’en est-il des citoyens ordinaires qui crient souvent à l’injustice dans maints dossiers ? On dirait que nous sommes dans une guêpière et il va falloir qu’on remédie au plus tôt aux tares, dysfonctionnements et lacunes de notre justice. Car, un pays où la justice est à terre, n’est donc pas prêt pour le développement : personne n’est à l’abri de l’insécurité.

En lisant le livre, on a l’impression de regarder un film ; on est tenté de dire que vous avez été témoin toutes les  étapes de cette affaire : de l’assassinat du juge jusqu’au procès. Vous avez su trouver les mots  pour transporter le lecteur dans ce rocambolesque  dossier.  Quel effet cherchiez – vous ?


Mais je pus vous dire que le livre ne peut laisser indifférent le lecteur, rien que par le propos. Le lecteur s’en sort forcément déprimé et même révolté. Si vous êtes hypersensible, vous risquez de vous arrêter en chemin en lisant L’AFFAIRE COOVI : Chronique d’un procès au goût d’inachevé .

Le lecteur est transporté dans les arcanes du pouvoir judiciaire béninois qui, comme je le disais, étale ses tares à travers le traitement juridique et judiciaire de la disparition tragique d’un de ses acteurs majeurs.

Il pourra comprendre que nous ne sommes pas loin d’une guêpière. Cela dit, il faut quand même rendre hommage aux magistrats qui font leur travail avec conscience et professionnalisme.

Qu’est- ce que vous-même, vous avez souhaité dire et qu’on n’a pas évoqué ?


Je garde l’espoir que ce livre pourra inaugurer une nouvelle ère pour le journalisme béninois dans sa mission d’information et de soutien à la manifestation de la vérité dans les nombreuses affaires qui ont défrayé la chronique ces dernières années. Avec le développement des réseaux sociaux, j’estime que nous, professionnels des médias devons désormais aller  au fond des sujets pour présenter les événements de manière impartiale, globale et avec les détails utiles.

Nous devons davantage nous positionner comme porte-voix des faits et non des individus. Pour rendre service au métier d’informer, il est important de plus en plus de s’investir dans l’analyse des documentations ou dans les investigations.

Les journalistes de certains pays comme les Etats-Unis avaient déjà compris depuis très longtemps. Au Bénin, où les faits prennent rapidement et facilement des tournures d’ordre politique généralement centré autour d’un individu, une telle approche est encore plus nécessaire.

Voilà pourquoi chaque fois que les pouvoirs, qu’ils soient politique, administratif, financier, législatif ou judiciaire échouent, les médias doivent se positionner et exprimer au peuple la parole de la vérité.
Je vous remercie cher confrère.

Réalisation :  Esckil AGBO