Interview / Olympe B. Quenum : « L’antiquité grecque ou romaine n’est pas morte »

Interview / Olympe B. Quenum : « L’antiquité grecque ou romaine n’est pas morte »

Les Entretiens d’Olympe Bhêly Quenum. Dans ce numéro de notre rubrique spéciale, le Patatriarche des Lettres béninoises établit des points communs entre les us, coutumes du Bénin et le monde grec.

Entretien

Vous faites plusieurs fois allusion au « nom nouménal », au « noumène ». Pourriez vous expliquer ce que c’est?

Nouménal ? ça vient de Nóos ; c’est du grec : intellect, intelligence ; le terme est désormais aussi kantien que psychanalytique. Heidegger, Sartre, etc. l’ont désigné par la chose en soi ; il faudrait les lire pour saisir un peu la signification de nouménal ; à mon sens, l’intuition, mieux et plus vite que la seule intelligence, met l’homme au mitan de certaines réalités qu’elle permet d’appréhender avant l’intervention de la raison discursive. Noumène est nébuleux, insaisissable.

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Il faudrait lire Lòní lòní jé, dans le recueil La naissance d’Abikou. Au Maroc, Senghor, me prenant à part, m’a dit :

« Lòní lòní jé, que vous m’avez fort aimablement dédié, m’a séduit, au sens grec du terme ; je l’avoue, cette nouvelle m’avait déjà troublé ; plus profondément quand, me rendant hommage, vous avez prononcé le mot grec tachyon en soulignant la rapidité des mouvement de l’âme, comme le dit Platon ; c’est merveilleux ; merci. »

Vous m’avez dit au téléphone que votre essai Transes et possessions dans le vodou Alladahouin paraîtrait dans une revue italienne.

Malgré ma controverse avec lui, Zahan a certainement attiré l’attention des éditions Payot sur ce travail ; une femme de cette maison d’étions m’a téléphoné ; nous avons déjeuné et à sa demande, je lui ai envoyé une copie du texte ; prudent et méfiant, j’ai formulé une mise en garde précisant qu’il n’y aura ni préface, ni postface de qui que ce soit ; trois mois plus tard, j’ai récupéré mon bien parce qu’on m’avait proposé d’approfondire ceci, puis cela ; j’ai refusé. Une partie devait être publiée en Italie, dans Interculturel, revue de l’Alliance française dont le directeur est le Professeur Andrea Calì ; le texte intégral, déjà traduit en anglais aux USA, demeure inédit en France ; je le protège bien qu’on me demande depuis longtemps de le publier ; je suis méfiant à cause des malhonnêtetés ; on vous pille sans vous citer, en se comportant comme si on savait mieux que l’auteur qui avait effectué des recherches dans des milieux dont le Blanc pilleur-plagiaire ne comprend ni ne parle aucune langue. C’est honteux ; de tels agissements nuisent à la recherche en fermant les portes de l’Afrique des profondeurs.

À Lecce où le professeur Andrea Calì m’avait invité à donner une conférence, par gentillesse, j’ai repris en les élargissant deux ou trois chapitres de mon travail sur Transes et possession ; ce faisant, j’ai pu rendre évidente une comparaison entre le vodou et ce qui existe aussi dans Homère. La cérémonie du chant XI de l’Odyssée est encore une réalité au Bénin. Si vous lisiez ou relisiez l’Iliade, et aviez ensuite l’occasion d’assister à une cérémonie funéraire traditionnelle dans un village de mon pays, les analogies avec les pérambulations du corps de Patrocle lors de ses funérailles n’échapperaient pas à votre attention. C’est exactement ce que font les vodunsi: sept fois le tour de la ville etc. On ne le fait plus maintenant. Je suis le premier chercheur africain à avoir souligné des points communs avec le monde grec repérés dans Homère.

Quand Senghor a lu mon texte, il a fait la réflexion que j’ai rappelée dans l’hommage que je lui a rendu après son décès :
« C’est incroyable. Je suis pourtant lecteur du grec classique ! Je n’avais rien remarqué.
« C’est parce que vous n’appartenez pas au monde vodou ; vous ne connaissez pas ce milieu ; il y a des choses qui vous ont échappées, que vous ne pouvez pas appréhender.
« Qu’on est frustré dans la vie ! »
C’était sa conclusion et nous avions ri.

Justement, à propos de Senghor, ma lecture personnelle, à travers la dimension politique du discours des narrateurs et des dialogues des personnages dans L’Initié et Les Appels du Vodou, vous rapprocherait de Senghor dans la mesure où vous prenez le « meilleur » de l’Occident, le progrès et en même temps vous gardez les racines de l’Afrique mais sans les superstitions.

Le mot superstition recouvre des connotations péjoratives, discriminatoires ; traiter de superstitions certaines pratiques africaines occulte la méconnaissance, voire l’ignorance des fondements culturels de nos sociétés ; plus grave : même ceux de la culture européenne dont les racines plongent dans la Grèce antique ; je m’explique : j’avais lu dans Plutarque (Œuvres morales) à propos de la signification du mot grec Ei, le passage ci-dessous :
« L’empereur Néron vint à Delphes pour consulter l’oracle sur une prédiction des astrologues, qui lui annonçaient qu’il serait dépouillé de l’empire. Le dieu lui répondit de prendre garde à la soixante-treizième année ; réponse équivoque comme l’étaient toutes celles des oracles, qui fit croire à Néron qu’il régnerait tranquillement au moins jusqu’à la soixante treizième année de son âge, mais qui, par l’événement, se trouva convenir à Galba, qui était âgé de soixante-treize ans lorsqu’il détrôna Néron. »
Si vous vous référiez à la prédiction du devin dans Un piège sans fin et au procédé utilisé pour l’évasion d’Ahouna de la prison de Ganmin, ensuite pour le brûler vif, vous vous feriez une idée de ce que pourrait être un bon devin, même dans l’Afrique contemporaine.

Il faudrait lire aussi, ou relire la phrase de Ralph Linton, mise en exergue dès le prologue de L’Initié. Je peux donc affirmer sans honte que je consulte un babalawo, (mot yoruba) ou un bokonõ, (mot fon, mon ethnie) c’est à dire le père du secret, celui qui le détient : un devin, quand il avait reçu la formation requise, acquise la science appropriée pour être digne d’une telle fonction. Je manquerais de loyauté et d’honnêteté intellectuelle, si je traitais de superstition la « science » d’un de ces hommes qui a fait, en présence de ma femme, Normande et aussi blanche que vous, des révélations suivies de prédictions inouïes ; cet homme ne nous connaissait pas et ne m’avait jamais vu.


Dans le passé de l’ex-Danxomè, le devin Guèdègbé avait prédit au roi Béhanzin ce qui lui arriverait ; les faits s’étaient avérés ; une fois encore je vous orienterais vers le chant XI de L’Odyssée ; en le comparant avec ce qui s’est passé dans Le Chant du Lac où le grand prêtre était mis in media res de la mort des dieux, vous comprendriez un peu la marge qui sépare la science du devin Tirésias et celle d’un bon babalawo des superstitions qu’on ne se gêne pas d’évoquer quand il s’agit des réalités de l’Afrique des profondeurs ; il y a quarante-cinq ans, en lisant Les Annales, de Tacite, j’ai été frappé en découvrant qu’on consultait les haruspices, même dans la Rome républicaine ; à l’heure actuelle, en plein XXI ème siècle, des hommes politiques français recourent aux astrologues.

Vous le voyez, l’antiquité grecque ou romaine n’est pas morte.


Je terminerai sur ce chapitre quand je vous aurai dit qu’intellectuel africain qui consulte un bokonõ, je ne vais jamais chez un psychanalyste ; des amis psychanalystes me disent, très sérieusement, que je serais un « très mauvais patient » si j’avais des problèmes. Je les comprends.

Après le décès de ma mère une Grande Dame que j’adorais, car elle et ma grand-mère étaient mes premières Amoureuses – j’étais traumatisé. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si je n’étais pas marié, père de famille et grand-père ; j’avais côtoyé le suicide, mais je m’étais ressaisi et m’étais mis à écrire en restituant sa vie ; d’où Les Appels du Vodou. Je n’en parlais à personne. Un jour, un an et demi ou deux ans après la mort de ma mère, ma femme me dit:
– Tiens ! toi, ça va mieux. Tu m’as l’air détendu.
– J’ai fini mon livre.
– Quel livre ? Un roman ou une nouvelle ?
– Je consacrais un livre au portrait et à la vie de Maman. J’ai rétabli l’équilibre. C’était fini.

Source: Olympe Bhêly Quenum