Interview / Olympe Bhêly Quenum : « Le racisme est un rhizome »

Interview / Olympe Bhêly Quenum : « Le racisme est un rhizome »

« Les Entretiens de Olympe Bhêly Quenum »,  une rubrique spéciale sur radio Beninlivres. Elle s’inscrit dans le cadre de la célébration des Noces de Diamant du roman Un piège sans fin,  une manifestation initiée par deux  béninois, Ezin Pierre Dognon et Esckil AGBO  pour rendre hommage au Patriarche Olympe Bhêly Quenum.  Pour  le numéro 1, nous vous proposons de découvrir l’opinion du doyen sur le racisme dans le milieu littéraire.

Entretien

Votre couleur de peau a-t-elle constitué pour vous un handicap ? si oui, de quelle façon ?

Vaste problème ! Il faudrait que les lecteurs lisent mes nouvelles, aussi bien dans Liaison d’un été que dans La naissance d’Abikou, creusets de mes observations sociologiques afférentes à la vie des Nègres en France. Le problème est également soulevé dans le Prologue de L’Initié. En France depuis plus d’un demi-siècle, j’affronte encore des problèmes essentiellement racistes ; mes enfants (métis), mes petits-enfants (quarterons) aussi ; les connaîtront aussi mes arrière-petits-enfants quand ils entreront dans la vie. Le racisme est un rhizome.

Au delà de la difficulté d’être écrivain, diriez-vous que le fait d’être spécifiquement un écrivain noir en France constitue une difficulté supplémentaire ou, à votre avis, ce serait difficile pour tout français d’être un jour écrivain ?

Quiconque en a le talent ou les prurits peut écrire des poèmes, des romans, des nouvelles ; l’écrivain africain a toujours eu – et il en aura davantage – des difficultés s’il ne traite pas de problèmes que l’éditeur pourrait vendre rapidement ; les grands problèmes, notamment depuis les indépendances africaines se trouvent, à de très rares exceptions près, dans la coterie des critiques littéraires qui ostracisent nos ouvrages quand nous égratignons leurs sensibilités, détrônons leurs préjugés ou nous nous attaquons aux problèmes franco-africains en soulignant l’ancrage du néocolonialisme.

La confrérie des critiques a coutume de m’enfermer dans l’anthropologie du vodú et l’exploration de l’ésotérisme ; mais quand, dans C’était à Tigony, j’ai eu « démonté tout un système néo-colonial » comme Claude Wauthier est le seul critique français à avoir osé l’écrire ( cf. www.obhelyquenum.com ) les autres ont étouffé ce roman fondé sur douze ans d’investigations ; si j’y avais traité de coucheries, étalé un langage vulgaire, ordurier, voire salasse, ou exploité l’événementiel, la presse française aurait à coup sûr salué en moi un « grand écrivain représentant de la littérature africaine ». Qu’on lise aussi As-tu-vu Kokolie ? dont le manuscrit avait été salué par Jorge AMADO ; la critique française n’en a eu cure, mais Guillaume LOZES l’a solidement analysé dans sa thèse ; aux USA et en Allemagne, paraît-il, « on le traite de roman d’une facture rare dans la création littéraire africaine. »


 Avez-vous eu vent des expériences de vos confrères écrivains ?

Bien sûr, mais la plupart préfèrent la politique du profil bas, pour qu’on parle un peu d’eux quand leur éditeur n’organise pas un battage autour de tel ou tel de leurs livres, même médiocre, sans intérêt pour l’Afrique. Qui lira ces ouvrages dans dix ans ? dans cinq ans ? Je n’ai jamais écrit ni jamais n’écrirai pour plaire.


Publiez-vous à l’étranger ? Est-ce pour vous plus facile ou difficile d’être publié en France où à l’étranger ? Comment l’expliquez-vous ?

Publier à l’étranger ? non, mais la traduction de certains de mes romans et de mes nouvelles a été publiée en Angleterre, aux U.S.A., en Russie, en l’ex-Tchécoslovaquie. Tenez ! la première note de lecture du manuscrit de Les Appels du Vodoun est en allemand (Rowohlt Verlag GmbH) ; très élogieuse, W.F.Feuser l’a traduite en anglais et elle figure sur mon site. Il serait injuste et déloyal de dire qu’il est plus difficile de publier en France ou à l’étranger : un manuscrit plaît ou ne plaît pas à un éditeur. Il y a ce que Jorge AMADO qualifiait de « l’impérialisme des Comités de Lecture. » J’en ai, au sujet de As-tu-vu Kokolie ? exposé deux exemples frappants dans les annexes de L’Afrique des profondeurs. Mélanges pour le 40 ème anniversaire d’Un piège sans fin. Un autre exemple ? En 1959, Un piège sans fin, publié en 1960 par les éditions Stock, avait été refusé par les éditions Présence Africaine. Depuis bientôt trente ans Un piège sans fin est constamment réédité par Présence Africaine dont le Comité de Lecture s’était lourdement mépris sur les qualités de ce roman.

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Source: http://www.obhelyquenum.com/