Interview / Olympe Bhêly Quenum : « Les noms premiers sont imprononçables »

Interview / Olympe Bhêly Quenum : « Les noms premiers sont imprononçables »

« Les noms premiers en Afrique », « la transe chez les adeptes du vodoun », « le baptême  chez les fons ». Ce Sont entre autres les sujets développés par le Patriarche Olympe Bhêly Quenum, pour le compte de ce numéro de  votre rubrique spéciale « Les Entretiens de Olympe Bhêly Quenum ».  

Message de l'équipe d'organisation des Noces de Diamant de Un Piège Sans Fin

Pour marquer la célébration des Noces de Diamant du roman Un Piège Sans Fin, nous avons initié une campagne de crowdfunding. Cette campagne a pour but de rendre le roman disponible dans les bibliothèques de plusieurs établissements scolaires privés et publics au Bénin. 200 établissements auront chacun 10 exemplaires du roman.

Informé de cette initiative voici en bref ce qu'en dit le Doyen Olympe Bhêly QUENUM "C'est sublime ! Si ça marche j'aurai un enterrement royal.."

Vous pouvez soutenir cette initiative en parcourant ce lien : https://www.leetchi.com/fr/c/lyV9Bq0w

Entretien

J’ai consulté l’article La religion de l’Afrique Noire de l’Histoire des religions de la Pléiade (l), de Dominique Zahan.

Zahan, je l’ai connu. C’était sous sa direction que j’ai présenté mon mémoire sur Transes et possessions dans le vodou Alladahouin. Séance de contestation plutôt violente. Je m’étais attelé à ce travail pour clarifier certains problèmes, pour mon plaisir aussi : m’amuser en m’éloignant un peu du terrain de mes activités officielles ; j’étais professeur de Lettres. Des amis et proches parents au courant de mes recherches sur terrain m’incitaient : « I1 faut aller à la Sorbonne avec ça, il y a des faits que ces grands professeurs ignorent, ne comprennent pas et admettront difficilement..»

Ne comprenant ni n’admettant ce que j’apportais comme sur un plateau d’argent, le professeur Zahan parla de datura. Pour lui, il fallait avoir consommé du datura pour entrer en transe. J’ai réagi assez vivement :
« Monsieur le professeur Zahan, supposeriez-vous qu’à l’âge de dix ans ma mère avait dû consommer du datura pour entrer en transe, « chevauchée » par le vodou ? »
Roger Bastide me connaissait ; il était présent, ainsi qu’un anthropologue africaniste dont j’ai oublié le nom. Bastide avait réagi en déclarant : « Non, s’agissant de la transe, on ne saurait s’exprimer ainsi. » J’ai alors demandé au professeur Zahan:


« Qu’est-ce qui déclenchait l’état de transe chez les mystiques de la religion chrétienne ? Qu’est-ce qu’ils consommaient ? »


II n’a pas su répondre. J’ai été reçu avec mention très bien ou quelque chose de ce genre. Mais dès lors demeure bloc de sidobre ma méfiance vis-à-vis des chercheurs, qui, imperméables aux fondements des religions ou de la spiritualité des Noirs d’Afrique, écrivent des livres qui nous font rire. J’ai rencontré le professeur Zahan deux ou trois ans plus tard ; il avait voulu « s’exprimer au sujet d’un vieux malentendu » ; je l’ai écouté, mais n’ai pas pu m’empêcher de lui dire ce dont j’ai retrouvé les traces dans mon calepin :

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« Rencontré le vieux Z…et ai été sans concession : je vais être gentil ; vous devriez affiner votre grille, et, sur le terrain en Afrique, accueillir le numineux sans ratiociner ; votre conception de la transe n’est pas sérieuse ; vous ne comprenez ni cette psychologie, ni les fondements psychanalytiques de ce phénomène, ni la ou les langues africaines des sujets en transe ; vos recherches sont orientées sur le Niger ou le Mali, mais vos conclusions sont généralisées, incluant l’Afrique Noire tout entière. Quand ma mère rentrait au couvent à l’époque des cérémonies, je devenais un étranger pour elle : le parler des vodunsi, je veux dire les adeptes du vodou, est une langue très fermée qu’aucun non initié ne comprend ; vous prétendiez que pour être en transe, il fallait avoir consommé ceci ou cela. De deux choses l’une : ou bien vous ne comprenez pas ce qui se passe et il vaudrait mieux en déduire que c’est un phénomène relevant, peut être, de la psychanalyse ou d’un autre domaine; ou bien vous recourez à des chercheurs mieux informés, plus aptes à sonder le numineux, au lieu de soutenir que la transe est provoquée par une drogue ».



Dans l’article cité, D. Zahan explique que l’Africain a trois noms. Le premier indique les circonstances de naissance, par exemple « Codjo », « né le lundi »; le second, les caractéristiques de l’individu et le troisième, le nom d’initié.


Lundi est un jour de la semaine et ne saurait connoter une circonstance » ; chez les Fons (cf. Au pays des Fons, par Maximilien Quenum), Codjo est le premier prénom de tout garçon né un lundi. Dans Les Appels du Vodou, j’ai décrit la cérémonie d’Agbassa, baptême traditionnel qui a lieu trois ou six mois après la naissance d’un enfant, et permet de lui donner un prénom conformément aux révélations de Fa, l’oracle.

Il y a parfois huit ou dix nourrissons. Fa -plus complètement Fa Aïdegun est consulté pour connaître sous l’égide de quel ancêtre ou sous quel signe un enfant est venu au monde. Il se trouvait qu’en ce qui me concernait, c’était Agblo Tchikoton, un des éminents fondateurs de la dynastie des Houenou (Quenum). Lorsque l’oracle a été rendu et qu’on en a annoncé le résultat, plusieurs personnes se seraient écriées : « Ce n’est pas possible ! Il n’est jamais venu!»


C’était en effet la première fois qu’il se manifestait et que l’oracle le révélait. Mon grand père vite informé était venu ; Agblo-Tchikoton était son oncle, mais aussi, véritablement, la racine de la dynastie. À l’envie, mon père, ma grand-tante Tangni Bonin et ma mère m’ont relaté plus tard cet événement ; mon grand-père aussi quand, à douze ans, je lui ai demandé de me parler d’Agblo-Tchikoton. Les données et recoupements m’ont permis de restituer, à peu près, les faits dans Les Appels du Vodou. Il est difficile d’imaginer ce qui s’était passé dans les profondeurs de la personne de mon grand-père quand il s’était débarrassé de son péplum, s’était mis à genoux et il s’était prosterné devant le bébé qui incarnait celui dont l’esprit ne s’était jamais manifesté dans une cérémonie d’Agbassa. Jusqu’à sa mort, mon grand-père, quand il pouvait encore parler, disait quand je lui rendais visite: «Daa ce dié wa é », phrase difficile à traduire, que je rendrais approximativement par : « Voici venu celui qui est au-dessus de moi. »

En langue fon, Daagbo désigne le grand-père, tandis que Daa signifie père. Il va sans dire qu’honoré d’un tel titre, j’étais choyé et en profitais un peu. Des lecteurs au fait de la cérémonie d’Agbassa m’ont dit, voire écrit : « Merci d’avoir décrit les choses telles qu’elles sont.» Après moi entre 1928-1929, l’esprit d’Agblo Tchikoton, paraît il, s’était manifesté il y a huit ou dix ans ; cela fait quand même plus de soixante ans.

II y a un troisième nom: celui d’initié ; mais il y a plusieurs noms d’initiés selon le grade, non? Les noms d’un initié sont-ils des noms premiers ?

Vous abordez un problème aussi délicat que complexe ; les noms premiers sont imprononçables ; je dirais même, dans l’acception latine du terme, indicibilis : qu’on ne peut pas caractériser par le langage ; il faut être initié, et encore !…pour les connaître et les prononcer in petto, en cas d’absolue nécessité parce qu’ils sont brutalement opératoires ; il faudrait lire L’Initié, mais aussi le récit fondamental qu’est Promenade dans la forêt, une nouvelle du recueil intitulé Liaison d’un été. Je suis sûr que je n’aurais jamais songé à écrire Promenade dans la forêt si André Breton, rencontré en 1949, ne m’y avait pas incité ; à sa mort, je lui ai rendu hommage par un article dans lequel j’ai relaté notre rencontre. J’avais vingt et un an. Vous retrouverez le texte dans la préface de Liaison d’un été.

Il s’agit d’un rêve initiatique où le personnage rencontre la Mort. Je suis Abikou : c’est important dans la vie. La nouvelle a été traduite en russe, en anglais, en allemand, en tchèque…
Il y a quelques années – sans savoir pourquoi- j’avais été invité à la soutenance, à la Sorbonne, de la thèse de Roger Chemain que je ne connaissais pas ; au cours de ce genre d’affrontement parfois ennuyeux, j’entendais un des professeurs siégeant à la tribune déclarer itérativement comme atteint psittacose : « Dans la mesure où Monsieur Bhêly-Quenum connaissait la psychanalyse… », « étant donné que Monsieur Bhêly-Quenum n’ignorait pas la psychanalyse… »
À la tribune, une dame s’était aperçue de ma présence et y a attiré l’attention de son collègue. J’étais agacé qu’on m’attribuât une spécialité qui ne relève pas de mon domaine de compétence en analysant Promenade dans la forêt à propos duquel j’avais écrit qu’André Breton avait déclaré en 1949 : « C’est le rêve à l’état brut ; il faudrait le transcrire avant de lire Freud…vous devriez l’écrire avant de devenir écrivain…» J’ignorais alors qui était Freud et n’avais jamais ouvert un ouvrage traitant de la psychanalyse. Dix ans après ma rencontre avec André Breton et la transcription de mon rêve, j’ai assisté à des séminaires de Lacan, mais c’était autre chose. À la pause de la soutenance de thèse, j’ai abordé l’illustre professeur qui m’avait donné l’impression de malmener Monsieur Chemin et lui ai dit sans détours :


« Vous n’avez lu ni Promenade dans la forêt, ni la suggestion d’André Breton qui m’avait décidé à transcrire mon rêve. Vous n’avez rien compris et vous torturez le candidat qui, lui, avait lu, voire épluché mon récit ».


Il m’a regardé, l’air étonné par mes propos d’homme qui n’avait aucun égard pour lui et n’avait cure d’un doctorat ; il a baisé la tête et dit comme s’il parlait pour lui-même :


« Ainsi, vous avez rencontré André Breton…


J’ai failli éclater de rire, mais j’ai précisé :


« Bien sûr ; j’ai rapporté l’événement dans un article écrit le jour de sa mort, pour lui rendre hommage ; même si André Breton ne vous intéressait pas, vous ne devriez pas prétendre que je connaissais la psychanalyse quand j’écrivais Promenade dans la forêt. Monsieur le professeur, je ne m’amuserai jamais à soutenir une thèse. »


Roger Chemain, ou sa femme que je connaissais pour l’avoir rencontrée avec des amies africanistes, m’a téléphoné une semaine plus tard.

Pour en revenir aux noms, dans Les Appels du Vodou, vous écrivez, page 37, que Xogbonouto est « un des prénoms d’initié vodou » de votre mère, alors qu’à la page 9 vous écrivez que c’est le nom par lequel elle est « communément appelée ». Le nom d’initié n’est-il pas censé être secret?

Xogbonouto est un nom commun populaire, pour désigner une catégorie de vodunsi du sexe féminin ; de sorte que si vous appeliez Xogbonouto quand trois ou davantage de vodunsi se trouvaient ensemble, chacune vous demanderait à qui vous vous adressiez.

Le vrai prénom de ma mère était Vicédessin, anthroponyme que j’ai défini dans Les Appels du Vodou ; quand elle rentrait au couvent pendant la période des cultes, elle devenait Konoussi ; plus personne ne devait l’appeler Xogbonouto, encore moins Vicédessin auquel, je le souligne, n’avaient droit que ses parents, son mari et son beau-père ; il y a un autre prénom que nul ne savait, hormis ses parents, et, plus tard, moi ; mais personne ne devait l’appeler par ce prénom dès l’instant de son initiation : c’était un prénom perdu que moi seul connais encore, mais ne dis jamais, bien que ma mère soit morte. À qui et à quoi servirait d’ailleurs ce prénom que je protège contre les curiosités malsaines ? C’était une Grande Dame que ses petits-enfants et arrière petits-enfants appelaient Grand Maman.


Il y a aussi l’appellation Aguénou, pour préciser sa lignée clanique. Au bon sens du terme, il y a beaucoup de clans dans une famille africaine ; par exemple, la famille Agbo, à laquelle appartenait ma mère, est de la lignée des Agouénou. Quand, saluant un membre de cette famille, on veut le rendre attentif et sensible à ce qu’on lui dit, on n’oublie pas d’évoquer sa lignée d’Agouénou.

Chez nous les Houenou (Xwenu = Quenum), on évoque Ayato vi Gan mènou, dénomination d’une hiérarchie comportant une kyrielle de déclinaisons. Ayato désigne ceux dont la fortune est fondée sur le fer (la forge) et la terre. Lors des grandes cérémonies, quand commence la déclinaison de la lignée familiale, les descendants ne savent guère quoi faire en se sentant écrasés par les responsabilités qui leur incombent à cause de leurs prestigieuses origines que soulignent les déclinaisons.

L’anthropologie socioculturelle n’est pas chose aisée dans une telle lignée familiale. Vous devriez lire l’éclairante étude de Cyprien Gnanvo dans Mélanges pour Olympe Bhêly-Quenum : Olympe BHÊLY-QUENUM. L’Appel de l’Afrique des profondeurs.

Source : Olympe Bhêly Quenum

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