Interview / Olympe Bhêly Quenum: « Ne jamais céder le terrain là où on est compétent »

Interview / Olympe Bhêly Quenum: « Ne jamais céder le terrain là où on est compétent »

Les Entretiens de Olympe Bhêly Quenum. Dans ce numéro, le Patriarche des Lettres béninoises parle des Pères de la négritude: Senghor, Césaire, Léon – Gontran Damas.

Entretien

Vous avez connu Senghor, Césaire, Léon-Gontran Damas et d’autres inspirateurs de la Négritude, comment jugez-vous l’héritage laissé par eux ?

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Toujours absolument positif ; tout dépend de la compréhension qu’on en a et de l’usage qu’on en fait ; il faudrait lire une interview d’Aimé Césaire parue dans le magazine Lire en juin 2004 ; j’en ai cité un extrait dans ma conférence à l’Académie de Nîmes dont je suis membre correspondant (cf. Mythe, rituel, etc. www.obhelyquenum.com ). C’est très courageux et, de loin, je préfère Aimé Césaire âgé de plus de 90 ans à des barbons africains qui remuent ciel et terre pour apparaître comme des écrivains. J’ai échangé par de lettres avec Senghor et nous nous étions beaucoup rencontrés …Quant à Léon-Gontran Damas, nous étions à tu et à toi.

Vous qui trouvez indécent de parler en 2005 de discrimination positive pour des citoyens ayant contribué à forger l’identité et les valeurs de ce pays (la France), quelles solutions préconisez-vous pour qu’ils aient une place qui reflète leur contribution ?

Se battre ! Ne courtiser personne ; avoir la dignité de dire NON ! quand on pense NON. Ne jamais accepter au rabais une place qu’on vous propose parce que vous êtes Nègre ou Maghrébin. Revendiquer ce dont on est intellectuellement et professionnellement digne.

Que diriez-vous à ceux qui jugeraient durement vos propos ?

Tant pis pour eux. Qu’ils ne se plaignent pas de l’effet boomerang.

De quelle manière vous perçoit-on à l’étranger,vous, écrivain noir francophone ? Comme une singularité, un concentré de paradoxes ou comme une banalité ?

Chacun de nous…tout homme est singulier ; il faudrait relire Gide (cf. Les nourritures terrestres, le conseil à Nathanaël). Sur le plan africain, en tant qu’abikú je suis certainement une singularité, autant que je le suis, Africain qui ne doit rien à personne : ni à mon pays que j’adore, sauf le fait d’y être né, ni à ladite France d’Outre-Mer dont je n’ai jamais été boursier, ni à la France elle-même où je vis en tant que citoyen français ; il y a au Bénin des milliers de Blancs qui ne sont pas citoyens béninois.

D’autre part, ceux qui consacrent leurs mémoires de Maîtrise ou leurs thèses de Doctorat à mes œuvres ou à des aspects de mes œuvres essaient de cerner ma personnalité ; j’ignore s’ils réussissent parce que je suis complexe, multiple et imprévisible. N’empêche, mes vrais amis -ils ne sont pas légion- me connaissent. Il faudrait lire dans L’Afrique des profondeurs. 40 ème anniversaire d’Un piège sans fin, etc. les textes de Francis Fouet, Cristina Brambilla, Irène d’Almeida, et, très émouvant, celui de Willfried Feuser, qui, véritablement, a su bien saisir ma nature d’abikú. Il est significatif d’un Allemand ait réussi là où nombre d’Africains se sont achoppés à ce que certains ont appelé « un rocher, un roc, une nature impénétrable… » Merci.

En tant que sociologue, ancien journaliste et écrivain, donc observateur attentif de l’évolution de notre société, de quelle manière jugez-vous l’autre grand débat sur le retour aux réflexes communautaires ?

Les réflexes communautaires ressurgissent quand les déceptions atteignent un point de non-retour et que frustrations et exclusions semblent cautionnées par des décrets obscurs. L’anthropologie démontre ces retours vers soi et en soi ; la citation d’Emmanuel Levinas, en exergue d’As-tu vu Kokolie ? l’explique fort bien ; dans la conférence Mythe, rituel, etc. référencée plus haut, j’ai essayé de développer ces réflexes communautaires qui replongent dans l’initiatique quand on ne sait plus à quel saint se vouer.

Ce danger existe t-il réellement selon vous ?

Absolument.

Au plan sociologique, est-ce une tendance naturelle à l’homme que d’être communautariste, ou bien, est-ce un moyen de défense efficace ?

C’est précisément ma réponse quand je mets le problème dans terreau anthropologique. C’est aussi un fait clinique.

Cette accusation vous paraît-elle sérieuse ou juste un détournement du débat des vraies questions qui méritent réponse ?

Quand les gouvernements, les institutions font tout pour dépouiller les groupes humains de leur ipséité, ces derniers regimbent, refusent tout intégration, rentrent en eux-mêmes pour régénérer l’ipséité qu’ils sacrifiaient au profit de leur intégration. Un exemple qui pourrait surprendre ? Je vis en France depuis 1948 ; ma femme est Normande, je suis grand-père et arrière-grand-père, mais jamais je ne me sens intégré dans ce pays parce que, à la moindre occasion on souligne ma nature d’étranger.

Quel serait votre mot de la fin pour clore momentanément le débat sur la discrimination positive ?

Être soi ; se conquérir et s’imposer par son intelligence, son travail, ses ambitions bien gérées et ne jamais céder le terrain là où on est compétent. Ramper ou baisser les bras dans toute lutte d’homme, c’est courir à l’échec.

Source : Olympe Bhêly Quenum