L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes : Florent Couao Zotti, l’art d’écrire la résistance

L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes :  Florent Couao Zotti, l’art d’écrire la résistance
Florent Couao Zotti

Amis internautes, nous avons le plaisir de vous faire découvrir un impressionnant recueil de nouvelles de l’Ecrivain béninois Florent Couao Zotti.  L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes, paru en 2000 chez Serpent à plumes.

C’est un recueil de nouvelles. Neuf (09) courts récits avec des fins inattendues. L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes est un titre éponyme en ce qu’il est celui d’une nouvelle, la première du recueil. L’adjectif « fou » annonce la folie voire la violence de l’écriture de Florent Couao-Zotti à travers le fonctionnement de ses personnages.

La première page de l’œuvre est une illustration de Rodolphe Sagbohan qui montre une tête difforme, certainement celle du fou. En dessus, le nom de l’auteur Florent Couao-Zotti et en dessous, le titre de l’ouvrage « L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes». Plus bas à l’extrême, le logo de la maison d’édition. Toutes ces inscriptions sont portées sur un fond bigarré de blanc-bleu-noir.

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Résumé

Cette nouvelle éponyme raconte le parcours meurtrier de Prosper NATCHABA surnommé « L’homme dit fou ». Dès les premières pages, on le voit kidnapper Viscencia, sa propre fille. La mère, mendiante, qui vint à la rescousse fut étranglée à mort. En compagnie de l’enfant, il va errer dans la ville, mendier de la nourriture et même se montrer ingrat et violent avec ses restaurateurs d’un moment. Repus, il décida, ès qualité P-DG de la République des fous, d’aller rencontrer le P-DG de la Banque centrale pour affaire. Devant l’obstacle de la guérite, il affrontera à mains nues tout un peloton d’exécution mené par l’inspecteur de police Malou. Parti de ce front et recherché pour trouble à l’ordre public, il va exiger et obtenir un débat contradictoire avec le maire sur les plateaux de la télévision. Le président du Conseil municipal hésita mais son gourou spécial et son collège de sorciers l’y contraignirent à accepter la proposition. Ce fut alors l’occasion pour « L’homme dit fou » de dénoncer la mauvaise gouvernance et l’ingérence étrangère à travers les institutions financières internationales, sources des misères des populations (le pays souffre de la Banque mondiale et du Fond monétaire international – P37). Mais le houleux face à face va tourner au vinaigre et se terminer dans un mystérieux vacarme. « L’homme dit fou » va disparaitre mystérieusement et son fantôme promit à celui qui l’aurait vu qu’il reviendrait un jour sauver les siens de la mauvaise foi des hommes.

Les thématiques

Les grands thèmes qui s’imposent à la lecture de cette nouvelle et les personnages qui les portent :

  • La résistance à la mondialisation

Action ou attitude menée pour s’opposer à une attaque, la résistance à la mondialisation est mise en scène dans cette nouvelle. C’est une sorte de résistance africaine avec des pouvoirs mystiques à ce que l’on peut résumer par la Banque mondiale que l’Homme dit fou vient défier en compagnie de sa petite fille qu’il a soustraite on dirait à cet ordre mondial. On pourrait dans un dépassement de lecture y voire la dénonciation des programmes d’ajustement structurel portés par les institutions financières internationales, représenté ici par la Banque centrale, dont les conséquences des compressions, des licenciements de travailleurs et le gel de recrutement avec plus de chômage au sein de la jeunesse. C’est une résistance à ce qui est à l’origine de tous les maux de la société que défend l’homme dit fou à la page 38 « Monsieur le maire, c’est simple : il y a vingt mille fonctionnaires de l’État qui ont perdu leurs protège-faim mensuels et qui tirent à la maison le diable par le cul. Les jeunes diplômés sont pris à la gorge par le chômage. Je ne parle pas du sida qui a déjà étendu ses cantons dans les collèges et les universités. Aux prochaines élections, demandez-nous d’élire la Banque mondiale. »

  • La violence

La violence est l’emploi de la force brutale pour contraindre une ou plusieurs personnes. C’est l’agressivité brutale dans les actes ou dans les propos d’un personnage. Ce thème est incarné par Prosper Natchaba qui use d’une violence inouïe pour répondre à tous ses agresseurs (sa femme, les serveurs, le portier, les policiers…).

« et d’un geste volent, la « poigne vigoureuse » tente d’arracher le fou à sa somnolence » P15 /  « il m’a rompu les couilles. Il m’a bousillé les couilles » s’écrie le policier en se tenant l’entre-jambe.P17 /

« et l’homme dit fou, pris d’une rage insensée, se jette sur la femme. Ses mains cherchent et trouvent aussitôt son cou. « Tu vas lâcher, vieille sorcière, hurle-t-il en pressant de plus fort, tu vas la lâcher ! » ». P20

  • La folie

La folie est un état psychique anormal caractérisé par un ensemble de troubles mentaux et comportementaux graves. En littérature on distingue le « fou clinique » du « fou illuminé », visionnaire qui voit plus loin que tous les opportunistes qui pensent porter la parole du peuple alors qu’ils plaident pour leur propre cause. C’est un personnage fictif qui dans sa folie se révèle comme un immense intellectuel choisi par l’auteur pour courageusement lui faire faire et/ou dire l’impossible aux personnes normales.  D’ailleurs, le narrateur finira par lancer cette question oratoire à propos : « Que peut-on faire d’un homme dit fou, goguenard à l’envi, provocateur du diable et qui se paie le luxe, au nez et à la barbe de la police, de se rendre invulnérable ? » P33

  • La solidarité/ La mendicité

Vu comme une fatalité par certains, la mendicité est facilement remarquée dans les rues africaines dans lesquelles se promènent le miroir littéraire. Ce récit met en scène une famille de mendiants : la mère mendiante qu’on imagine comme tant d’autres Africains victime de cet ordre-là ne peut récupérer sa fille enlevée par son père fou. Ces deux fugitifs dans la condition des personnes qui ne vivent d’aumônes pour s’alimenter, voit répondre une humiliante solidarité : « J’ai faim, j’ai faim, dit-il en regardant fixement les deux vendeuses. J’ai faim et la petite aussi. » La patronne, après un instant d’hésitation, se lève et enjoint les serveurs, deux solides gaillards, de s’occuper de l’homme et de l’enfant. Après tout, un fou est un fou : ils mangeront dans une assiette enraillée, ils boiront dans un bol troué, on ne leur servira que les restes laissés par les clients, nom d’un chien… » PP23-24

  • La corruption

La corruption est un thème récurrent dans la littérature africaine vu l’ampleur du fléau sur le continent. Couao-Zotti ne manque pas ici comme dans ses autres ouvrages de dénoncer le mal qui mine tous les secteurs du développement. Il l’a nommément cité à la page 31 dans l’intervention du zélé inspecteur Malou : « Malou est contre la corruption de la police, mais un billet de banque, gracieusement offert par ces temps de canicule monétaire, n’est jamais mauvais. ».

  • Le journalisme

Couao-Zotti, ancien journaliste profite par le biais de cette narration pour régler ses comptes avec ses ex-confrères. Il dénonce le journalisme alimentaire et le journalisme sensationnel accros des faits divers sans grand effort d’investigation ni d’analyse poussée sur les faits. Il en fait une comparaison déconcertante à la page P22 « Cette littérature étant bon marché, le journal s’est vendu le soir même comme des boules d’akassa. ».

Commentaire littéraire

Visiblement, cette nouvelle prend son siège dans les rues de la ville de Cotonou  comme indiqué à la page 21 (plage de Plah-Codji). Elle dévoile une écriture folle, dure, violente voire transgressive qui coule noir sur blanc et page après page tout au long de ce recueil comme le manifeste L’homme dit fou dans la nouvelle éponyme. C’est une écriture de résistance que nous donne à lire le beau monstre de la littérature béninoise, Florent Couao-Zotti. Il empoigne le lecteur et le mène dans des récits un peu misérable, effroyable, sanglant dans un réalisme à couper le souffle. Bien qu’ayant fait le choix de la fiction narrative, Florent prend position pour l’Afrique confrontée à l’impérialisme néocolonial qui s’exerce par le biais des institutions financières internationales et de leurs programmes d’ajustement structurel affameurs.

Savoureuse, chaque nouvelle peut se lire de manière double : tragique et satirique. Ses effets ne laissent pas le lecteur indemne. Celui-ci en sort troublé et interpellé sur le sens de sa propre résistance face à l’oppression. Que choisir entre la vengeance, la vanité des actions et parfois la nécessité d’un pardon thérapeutique ?

Magnifiquement enrobé avec des interférences linguistiques puisées dans les parlers du terroir (Akassa ; Bohoumba ; Gabriel ; kpokpodo ; piron ; vodunsi ; parmatoire ; yovodoko ; zangbéto…), Florent Couao-zotti dévoile une littérature africaine très imagée qui semble prendre son autonomie dans une rébellion pacifique. Dans cette démonstration, ses personnages emploient des forces occultes pour vaincre les armes modernes (Les pouvoirs mystiques puisés dans la tradition africaine. Les grands résistants africains en ont fait usage tels que Gbèhanzin ; Kaba  et Bio Guéra.). Surpris, le narrateur s’interrogera à propos de cette capacité du personnage « L’homme dit fou » à stopper d’une main les balles tirées par le peloton d’expédition lancé contre lui. « Que peut-on faire d’un homme dit fou, goguenard à l’envi, provocateur du diable et qui se paie le luxe, au nez et à la barbe de la police, de se rendre invulnérable ? » P33. N’est-ce pas là, une manière pour l’auteur contemporain de réécrire l’histoire à sa façon ?

Mieux, ce recueil de nouvelles parsemé de beaucoup d’humour noir se dévore comme une pièce théâtrale avec un arrière-goût de polar fondu dans du fantastique assorti des charges politiques. L’auteur use exprès de ce mélange de genres littéraires pour davantage singulariser sa plume mondialement distinguée.

Une courte note biographique sur l’auteur

Né le 18 juin 1964 à Pobé, Florent Couao-Zotti est un écrivain béninois, auteur de romans, nouvelles, pièces de théâtre et de bandes dessinées. Il fit une partie de sa scolarité à Parakou avant de la terminer à l’Université Nationale du Bénin (UAC) puis vit et travaille désormais à Cotonou. Il fut journaliste, enseignant de Français avant de se consacrer exclusivement à l’écriture à partir des années 2000. Forent reçut plusieurs distinctions dont le Prix Ahmadou Kourouma en 2010 avec son œuvre « Si la cour du mouton est sale ce n’est pas au porc de le dire », le Prix Roland de Jouvenal de l’académie française(2019) pour son roman « Western tchoukoutou » paru en 2018.

Par Richard ADODJEVO, BENINLIVRES,avril 2020