Cécile Avoungnlankou / Hommage à Olympe Bhêly Quenum: Mon piège sans fin

Cécile Avoungnlankou / Hommage à Olympe Bhêly Quenum:  Mon piège sans fin
Cécile AVOUGNLANKOU L.

Radio Beninlivres, spécial hommage à l’Ecrivain béninois Olympe Bhêly Quenum pour les 60 ans de son roman Un piège sans fin. Cécile Avoungnlakou, professeure de français et Fondatrice de l’initiative FEMICRITURE célèbre le patriarche, à travers un texte – témoignage dont la teneur touche plus d’un.

Message de l'équipe d'organisation des Noces de Diamant de Un Piège Sans Fin

Pour marquer la célébration des Noces de Diamant du roman Un Piège Sans Fin, nous avons initié une campagne de crowdfunding. Cette campagne a pour but de rendre le roman disponible dans les bibliothèques de plusieurs établissements scolaires privés et publics au Bénin. 200 établissements auront chacun 10 exemplaires du roman.

Informé de cette initiative voici en bref ce qu'en dit le Doyen Olympe Bhêly QUENUM "C'est sublime ! Si ça marche j'aurai un enterrement royal.."

Vous pouvez soutenir cette initiative en parcourant ce lien : https://www.leetchi.com/fr/c/lyV9Bq0w

Récit

Les vacances venaient de commencer. Je passais en seconde. C’était à Tchaourou. Comme vous le savez bien, au début des vacances, les parents lâchent prise et laissent les enfants souffler un peu. Nous avions la bride sur le cou. Cependant l’ennui nous tenait. Nous trainions souvent dans le quartier et finissions notre errance sous l’arbre du flamboyer qui trônait devant la maison principale. Là, assises sur les branches du majestueux arbre, nous rêvassions Rachidath, la nièce du propriétaire et moi. A une dizaine de mètres du flamboyant, le goudron s’étendait à l’infini. De notre poste d’ennui les voitures qui défilaient étaient prises dans nos viseurs et nous rêvions de voyage et de découverte. Moi, je rêvais vraiment ! La petite bibliothèque de l’église UEEB avec ses quelques livres n’était plus un recours. Les jours de consultation du FA n’existaient presque plus parce que papa était très pris en ce temps-là hors de la maison.

Je décidai alors de m’amuser à égayer ces voyageurs confinés par une attention particulière, de leur laisser des souvenirs d’une rencontre loupée. Jean-Jacques Rousseau dans un extrait de Emile, livre V ne qualifiait-il pas ces voyageurs de « rêveurs, tristes et grondants ou souffrants » ? Allégeons donc leur peine. 

La suite après la pub

Aussitôt pensé, aussitôt exécuté. Je descendis de la branche où j’étais juchée et désormais  bien en vue j’attendis. J’identifiai une voiture avec de nombreux sacs de voyage puis je fixai la voiture et je simulai avoir reconnu un des passagers que je saluai par des gestes d’au revoir frénétiques. Rachidath très vite fut séduite et à deux nous forgions des mirages grotesques aux voyageurs qui s’éloignaient le cœur certainement triste de n’avoir pu saluer une amie… la  journée se déroulait ainsi, et les jours suivants… ce manège d’au revoir devint notre label.

Souvent les passagers sont perplexes. Ils se posaient mille questions : « qui cela pouvait bien-être, certainement un ami, une connaissance… ? » certains sortaient la tête, nous fixaient et à leur tour nous faisaient la main. Cela nous faisait rire et m’attristait tout autant. Un jour, un voyageur très intrigué par notre tendre attention décida le chauffeur à s’arrêter puis à faire marche arrière jusqu’à la devanture de la maison. Nous étions hébétées…

Le jeu prit un coup… nous réprimes nos promenades et nos palabres sous le flamboyant avec les magazines : Réveillez-vous que je lisais énormément et le livre Les jeunes s’interrogent…

Un matin pendant une de mes flâneries, je me fis héler par le vieux bibliothécaire de l’église évangélique.  Certainement de nouveaux livres pensai-je heureuse. J’avais déjà lu la dizaine de bandes dessinées pour enfants que comptait la bibliothèque. Alors je me pressai vers lui.

Une opportunité de ‘‘voyage’’ s’offrait peut-être. Les livres m’ont toujours paru un joyau qui renfermait un monde foisonnant de merveilles et de mystères. Je m’empressai donc vers ce ‘‘voyage’’ éventuel.

J’entrai dans la bibliothèque, mes yeux en un éclair firent le tour des lieux et ne virent que mes éternels bandes dessinées de 10 – 15 p. Mon cœur s’étreignit. Mais pourquoi m’avoir interpelée avec tant de verve ? Je portai alors mon regard triste vers le vieux bibliothécaire et là, je le vis sortir ce livre rouge d’un tiroir et se diriger vers moi tenant le livre avec tous les soins dignes d’un livre neuf et me murmurer presque : « c’est arrivé hier. Je vous ai guettée tout le temps et je l’ai caché pour vous… » J’avais déjà happé le livre de ses mains et mes yeux avides embrassèrent chaleureusement le titre : Un piège sans fin, Olympe Bhêly QUENUM

Je souris, niaisement de plaisir. Merci lançai-je en rebroussant chemin. Il devait sonner dix heures… je ne sais plus. C’était le matin et j’allais flâner dans le marché… Je rentrai précipitamment et j’annonçai à ma mère que j’avais un travail à faire en urgence. Elle hocha la tête en apercevant le livre.

Je m’installai sur ma branche préférée du flamboyant, le monde alentour s’était dissipé. Je ne voyais plus les voitures passer. J’étais à Kinibaya. J’ai fait connaissance avec une belle famille prospère. Des hommes sympathiques et travailleurs comme j’en connais beaucoup dans mon entourage. J’étais dans les champs avec Ahouna. A la page 22-23 je sautai par terre de stupeur.  Je découvrais le texte de dictée et d’Etude de texte que j’adorais, celui dans lequel Ahouna sauve Bossou des mains des singes dans la bananeraie. Il était là, le texte était là devant moi. Je n’en revenais pas. Ce texte-là ! Ce fut un moment unique. J’ai frémi à la mort de Bakari et j’ai maudit ce Blanc raciste. J’ai ressenti la douleur de Ahouna devant son père s’introduisant cette dague dans le ventre, j’ai perçu son impuissance à l’aider. J’ai compris et excuser le geste de Bakari, cet homme digne qu’un vil raciste humiliait impunément. J’ai souffert toutes les douleurs de Mariétou la veuve. J’ai vécu sa décrépitude comme la preuve d’un amour profond. C’était merveilleux de passer par tous ces états là assise sur cette branche et parcourant le monde sans me gêner. Je n’étais pourtant pas au bout de mon émerveillement. D’autres remuements de l’âme m’attendaient dans ce livre palpitant.

La passionnante histoire d’amour entre Ahouna et Anatou m’apaisa beaucoup. La famille renaissait… après la pluie, le beau temps. Le soir me trouva là absorbée, rêvant à Ahouna et Anatou, au départ précipité du héros, à ce meurtre… Ma mère n’insista pas. Elle sait que quand j’ai ces ‘‘petits livres’’ entre les mains, il était inutile de m’inviter à quoi que ce soit, même pas au repas.

J’ai vécu avec beaucoup d’effroi la vie des bagnards, une vie rude, inhumaine. Leurs crimes m’ont tout aussi rongé les nerfs. La souffrance humaine rapportée dans le livre m’a énormément ébranlée. Mon ‘‘voyage’’ dans Un piège sans fin d’O. B. QUENUM prit douloureusement fin. Ce fut un voyage aussi bien merveilleux que tragique.  J’appris ce jour-là que notre vie ne tenait à rien. Qu’elle pouvait se rompre à tout instant.  

Mon père, Bokonon, retenu au chevet d’un malade rentra tard vers les cours de vingt trois heures et me trouva effondrer les yeux rougis de larmes. Toute la maisonnée dormait.

Je pleurais à chaudes larmes AHOUNA sur le bûcher, perdu pour sa famille. Mon père s’étonna de mon émotion. C’est bien la première fois qu’il me trouvait ainsi abattue. Il s’enquit de mon affliction. Je montrai le livre. Il ne comprit pas toute suite. Alors je lui contai le roman en reniflant. Je lui dis mon attachement pour ce pauvre père jeté en pâture par la vie et les malentendus conjugaux. La mort d’Ahouna m’ébranla terriblement et j’en voulus à son auteur. Pourquoi tuer un homme déjà à genou ? Pourquoi briser ses rêves ainsi ? A mon avis Ahouna méritait mieux. Sa famille méritait de retrouver son fils. J’ai pensé à Mariétou et mon cœur se brisa. Elle ne méritait pas cette nouvelle douleur. Non !

 Mon père qui était resté debout devant moi tout le temps de mon récit, me calma. C’est bien triste admit-il. A présent va te coucher. Demain je lirai ce livre avec tes mères. Il m’intéresse. On en discute après d’accord ?

Le lendemain matin, il prit le livre et pendant que je remplaçais mes mères à la cuisine, mon père s’installa dans son fauteuil et ses deux femmes autour de lui il lut le livre qu’il leur contait en langue fon au fil de sa lecture jusqu’à tard dans la nuit.

Mes mères étaient tout affligées que moi. Elles comprirent ce qui m’absorbait ainsi la veille et admirent que les livres pouvaient avoir de biens drôles d’idées.

Quel père de famille disparait ainsi laissant femme enfants et parents. Se questionnait ma mère.

Il aurait dû être plus fort, plus ferme. Commenta ma deuxième maman.

« Partir, c’est mourir un peu. », conclut mon père.

Il a raison mon père pensai-je. Cependant, moi je ne serais jamais partie. Je serais restée pour affronter Anatou de front, pour faire éclater la vérité.

Voilà mon expérience de ce magnifique roman, Un piège sans fin.

Cécile AVOUGNLANKOU L.

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