Poésie – Canonnades de crue colère / Eugène Gbédédji : « C’est le fruit d’une révolte »

Poésie –  Canonnades de crue colère / Eugène Gbédédji : « C’est le fruit d’une révolte »
Eugène Gbédédji

[Parole à un Acteur du Livre]. Nous recevons ce vendredi 14 août 2020, un acteur pas des moindres du secteur éducatif béninois. Grand passionné de la littérature, il s’appelle Eugène Gbédédji, Inspecteur de l’enseignement secondaire né officiellement le 15 octobre 1963. Il fut pendant longtemps éditorialiste sous divers pseudonymes, correspondant régional du journal le Républicain. Écrivain, il est poète et auteur du recueil de poèmes, Canonnades de crue colère, publié à Cotonou chez LAHA en 2020. Au micro de Richard Adodjèvo, il répond à quelques questions de radio Beninlivres sur le contenu de l’ouvrage.

Entretien

Radio Beninlivres : Monsieur Eugène Gbédédji, que pourrions-nous ajouter à votre présentation?

Eugène Gbédédji : Merci à vous. Pas grand-chose. Peut-être faudrait-il ajouter que je suis d’origine modeste, orphelin de père dès le 11 avril 65. Né à Cotonou, autant âgé que l’Indépendance mais d’apparence beaucoup plus jeune que mon âge. C’est un de mes signes physiques particuliers. Rentré à AGBÔNOU, un village de la basse Vallée, suite au décès de papa. Cotonou bis en 73. Cursus primaire à Adjohoun, secondaire à Cotonou. Bac à Sègbeya. ENS, CAPES en 90, directeur de collèges pendant 7 ans, Inspecteur depuis 2012.Voyez-vous, pas de quoi pavoiser.

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Votre passion pour la poésie date 1981 depuis le collège. Quelle est votre perception de l’état actuel de la poésie africaine, partant de la poésie béninoise ?

A mon sens, la poésie africaine présente s’avère abondante mais ne vaut guère, loin s’en faut, celle des pères et arrière-grand pères de par sa qualité. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes versifient. Mais il ne suffit point de faire déambuler des mots, les uns derrière les autres, le tout emmitouflé dans une syntaxe boiteuse, noyée d’images maigrichonnes, pour s’ennoblir du titre de poète! Ainsi, on ne produit que des vers éclopés! La poésie est un langage sacré qui mérite qu’on y consacre du soin.

Ce que je viens de dire peut paraître polémique. Mais les propos insincères et moi, ça fait deux. Je lis bien des gens qui ne sont point des poètes. Et là, je n’ai pas la patience de les lire jusqu’au bout. Ceci dit, j’aime lire Louis-Mesmin GLELE, AGBOSSAHESSOU entre autres.

Je lis bien des gens qui ne sont point des poètes. Et là, je n’ai pas la patience de les lire jusqu’au bout.

Dites-nous pourquoi écrivez-vous? Et pourquoi si tardivement la première publication?

J’ai bien écrit plus de 500 poèmes ma vie durant ! Le retard est dû à beaucoup de raisons. D’abord, je tiens pour vrai que la poésie est sacrée. Ayant lu les grands, longtemps, je me convainquais de ma petitesse.

En fait, à l’origine, je n’écrivais pas pour les honneurs de l’édition mais en guise d’une thérapie contre les ennuis de l’existence. De plus, le perfectionniste que je suis finit toujours par me dégoûter de tout. Je suis aussi négligent, je dois le reconnaître. En fait, j’aime m’amuser de tout. Je ne me suis pas vraiment affranchi du ‹‹ royaume de l’enfance ›› pour parler comme Senghor… J’écris pour véhiculer mes idées, les partager, dénoncer surtout. Ma poésie se veut incisive et même frontale, à l’image car l’adulation du pouvoir, quel qu’il soit, n’est pas ma tasse de thé.

Orphelin à deux  ans, cela a-t-il un impact sur votre parcours voire sur votre écriture ?

En fait à 4 ans et demie car une erreur d’État civil me fait naître en 63 au lieu de 60.

Impact ? C’est possible. Si mon père ne nous avait pas quittés tôt et jeune, à 36 ans et poussière, la famille serait restée à Cotonou, à Ayelawadjè. L’installation au village a bouleversé ma vie. J’ai connu l’école de la pauvreté et même, des mois durant, une vraie famine en 77 ! 

J’en parle d’ailleurs dans un livre qui paraîtra bien plus tard. J’ai aussi connu de rudes travaux champêtres au village. L’ascenseur social étant en panne, j’ai pris l’escalier comme je l’ai écrit dans ce livre à paraître. Mais ce séjour au village m’a fait beaucoup de bien. Jamais je ne regarde personne de haut. Je suis modeste et même humble car la vie m’a enseigné de rudes leçons. Quand, à 8 ans, on bosse dans les palmeraies de la SONADER, qu’à 9-10 ans, on est une machine à repiquer le riz dans les champs de la SADEVO, on ne peut qu’adopter un profil bas.

Absolument. Allons au fond de votre œuvre Canonnades de crue colère Pourquoi d’abord ce titre ?

Rires… Une canonnade est un ensemble de tirs simultanés provenant de plusieurs canons alignés. Ma colère née de l’État de l’Afrique et du monde est orageuse, houleuse, inextinguible. Contre la France et la Mauritanie où sévit le racisme négricide ! D’autres puissances ont eu des colonies en Afrique. Mais aucune autre n’est allée si loin de la barbarie post-coloniale.

Sous la poussée anticolonialiste, de Gaulle a accordé l’indépendance à 15 pays africains. Mais preuve qu’il ne le voulait pas, juste au lendemain des indépendances, il nomme Foccart pour les maintenir de la dépendance. D’où les assassinats récurrents des figures emblématiques africaines, Outel Bono au Tchad,  Sanqueara, Olympio, Moumié, Um Njobé et Ouandié au Cameroun dans une guerre évitable à l’origine d’un génocide de 300.000 morts, soit 10 fois Oradour sur Glane !… Pourtant, à ce jour, pas une ligne dans aucun livre d’histoire camerounais sur les UPÉCISTES ! Imagine-t-on la France faisant de Jean Moulin un sujet tabou ? …

Sans compter la Guerre du Biafra fomentée par de Gaulle et Foccart avec pour bras armé l’affreux Bob Denard !… Le vol des ressources énergétiques de l’Afrique continue… Mon livre donne des dates, des noms, y compris ceux des vils et vulgaires voyous affublés du titre d’hommes d’État en Afrique !…

Canonnades de crue colère est le fruit d’une révolte née d’un constat d’échec dans la gestion des États africains. Hormis le poème introductif, la colère canonne la mal gouvernance, fuse de chaque texte du recueil. C’est un violent réquisitoire contre des gouvernants africains dont certains sont nommément ciblés dans mon livre.

Quel est le thème fédérateur de ce recueil ?

La thématique du livre est dense et variée. Mais le thème fédérateur en est l’engagement sociopolitique.

C’est un véritable réquisitoire contre la mauvaise gouvernance, un « J’accuse » anti-corruption, anti-néocolonial. Navez-vous pas risqué un procès d’intention ? Une censure ?

Non ! Aucunement. Mes chefs d’accusation n’admettent aucune miette de riposte. C’est imparable. Clair comme l’eau des roches. J’appelle une hyène une hyène, un agneau comme tel car il n’est nul amalgame possible entre Sanqueara, Guevara, Mandela d’une part et Foccart, Eyadema, Sassou et Mobutu, le judas livreur de Lumumba…

La question peut être perçue de diverses manières. C’est possible que les hyènes qui n’ont pour seule raison de vivre que l’avoir et le pouvoir me cherchent noise en effet. Mais cela m’est égal. Je l’ai dit et continuerai à ‹‹ Asséner les nues vérités de crue sévérité ›› comme je l’écris dans les Canonnades de crue colère.

Vous parlez dans ce livre de « la franceAfrique », des « gauloiseries maffiafricaines ». Que faut-il y comprendre précisément ?

François-Xavier Verschaves, un grand essayiste français définit le concept comme ‹‹ le mariage incestueux entre la France et l’Afrique ››. Voyez-vous à quel point l’inceste s’avère un fossé moral ? Un abysse ? Deux de mes grands-parents ont combattu pour la France…

 Gauloiseries mafiafricaines comme je le dis dans mon livre désigne, pour parler comme Césaire dans Discours sur le colonialisme , ‹‹ la somme de la quotidienneté des barbaries ›› commises et encore actuelles avec le double langage français, le maintien, contre la volonté des peuples, de dirigeants corrompus adhésifs au trône, la France qui a activement aider à  » optimiser » le génocide rwandais,  Léon MBA, l’imposture de la Guerre au Cameroun et le génocide bamiléké, les assassinats de Sanqueara, la Guerre du Biafra visant à casser et à fracasser le Nigéria, etc. , le vol des ressources par des guerres fomentées comme ce fut le cas à Brazza du fait de Chirac et Foccart qui ont ‹‹ ressassouillé ›› le Congo ( car souiller le Congo en remettant Sassou en selle). Je vous enverrai un document thématique des Canonnades pour éclairer votre lanterne.

J’appelle une hyène une hyène, un agneau comme tel car il n’est nul amalgame possible entre Sanqueara, Guevara, Mandela d’une part et Foccart, Eyadema, Sassou et Mobutu, le judas livreur de Lumumba…

Dans l’espérance, Parlez-nous brièvement de votre rencontre avec *la Négritude*, ses précurseurs ?

Ma rencontre avec la Négritude, je le dois à un jeune professeur à l’époque. Un JPR (jeune professeur révolutionnaire comme on le disait à l’époque). Il s’agit de l’Inspecteur et écrivain Apollinaire Agbazahou qui fut mon prof en seconde en 1980.

Il nous a vraiment fait aimer le français et, prioritairement la Négritude. J’avais aussi les meilleures notes…Quand en classe de première, en 81, j’ai lu Discours sur le colonialisme, j’étais aux anges! J’ai proposé au professeur d’exposer le livre à mes camarades. Depuis, c’est une histoire d’amour entre Césaire et moi. J’ai lu ce livre une quinzaine de fois ! Césaire et Mongo Béti, (avec Main basse sur le Cameroun) ont opéré ma transfusion intellectuelle.

 Certains vont jusqu’à dire que mon style tient, toutes proportions gardées, de Césaire ! Je crois qu’ils exagèrent. Personne n’a une telle maîtrise du lexique et de la syntaxe. A bien y regarder, même pas Hugo que j’ai beaucoup lu !

Ah! Ses précurseurs. J’ai lu Senghor mais je ne l’aime pas trop à part certains de ses poèmes. J’ai surtout lu Damas dont j’ai l’œuvre intégrale et Césaire dont je ne comprends pas tous les poèmes. Mais je saisis, dans une relation quasi-fusionnelle, ses essais Lettre à Maurice Thorez, Discours sur le colonialisme

En guise de gratitude dérisoire à leur apport à la construction de ma personnalité intellectuelle, j’ai célèbré Césaire et Biyidi (Mongo Béti) dans mon livre, à travers des textes qui leur sont dédicacés.

Vous célébrez l’extraordinaire résilience du Rwanda, une terre  »génocidée  » (cf. Ode pour le néo-Rwanda). Que faut-il faire pour éviter d’autres violences en Afrique et dans le monde ?

Il faut une prise de conscience des Africains eux-mêmes avant. La bonne gouvernance aidera à désamorcer les conflits potentiels et à ne plus faire de la guerre entre autres les seuls moyens d’accéder au pouvoir car les frustrations – bien souvent largement évitables- sont sources de conflits armés. Il faut aussi que la France arrête cette politique éminemment dommageable pour l’Afrique, politique meurtrière et nocive de pré-carré, de génocide, d’assassinats politiques, de vol des ressources énergétiques, d’architectes de guerres évitables etc.

Dans le monde, c’est plus compliqué. Il faudrait toute une thèse pour en parler… L’ONU doit commencer par tacler sévèrement les gouvernants cupides et autocrates en diable. Il faut régler la question des immigrants, des Ouïghours, du racisme et interdire l’extrême droite partout comme ont pu le faire les Suédois en bannissant le parti Aube doré. Il faut régler la question palestinienne et celle du terrorisme sous toutes ses formes, celle des Roms sans feu sans lieu au cœur de la riche Europe…

Réalisation : Richard ADODJEVO, ©BENINLIVRES, août 2020