[Roman / Un piège sans fin] : Le personnage d’Anatou vu au prisme de la psychologie

[Roman / Un piège sans fin]  : Le personnage d’Anatou vu au prisme de la psychologie
Jovincio KPEHOUNSI

Jovincio Kpèhounsi est un spécialiste des sciences sociales. Il se définit lui même comme un lecteur passionné. L’un de ses Auteurs – idoles est Olympe Bhêly Quenum dont le roman Un piège sans fin a bouclé 60 ans le 15 avril 2020. Dans le cadre des noces de diamant de l’ouvrage, Jovincio fait une analyse de la personnalité d’Anatou, l’un des principaux personnages du livre, ceci, pour rendre hommage au Patriarche Olympe Bhêly Quenum.

Est-il réaliste qu’une personne fasse le même rêve plusieurs nuits de suite, et que les faits passivement visionnés pendant le sommeil paradoxal surviennent dans la vie ? Je vous entends dire que tout est possible en Afrique, que les sorciers jouent parfois dans nos sommeils, jetant dans notre esprit pour le tourmenter, les malheurs futurs qu’ils nous préparent. Mais que dit la science au sujet du rêve prémonitoire ? Peut-on vraiment dire que les rêves d’Anatou, dans le roman Un piège sans fin sont  réalistes ? Et ce virement brusque de l’amour à l’acharnement ? N’aura-t-il simplement servi qu’à mettre en scène l’absurde ? Le sujet ne manque pas d’intérêt et il faut s’y attarder, soixante ans après la publication de ce livre. Car si le piège s’est étendu sans fin, il a bien eu une origine : les songes d’Anatou.

Rappelons un peu les faits. Anatou est belle, fille de Fanikata. Elle épouse le plus parfait des poètes. Et au milieu des chants et des champs, elle lui fait trois enfants. Qu’est-ce qui peut troubler un bonheur si parfait ? Un rêve, du moins une lubie de femme. Anatou est convaincue que son époux la trompe. Et le sort se mêlant aux choses, le jour où elle débarque dans les champs pour tenter de surprendre son mari, il y a une jeune femme qui passe sur une route lointaine et qui les salue de la main… Plus rien ne sera pareil. On sait la suite.

La suite après la pub

Est-il seulement possible que les choses se passent ainsi dans « la vraie vie » ?

La réponse n’est pas dans les faits, elle est dans la personne d’Anatou, du moins dans sa personnalité.

On ne sait pas dans le détail quelle a été l’enfance d’Anatou, peu de chose nous est dit sur sa mère, seulement son nom, Ibaya. De son père, nous savons bien qu’il est Fanikata et que leur concession aux Baobabs est visible depuis le lieu de pâturage où notre Ahouna joue du Kpété. Cet amour né dans les champs est fusionnel et la triple maternité peut avoir donné à notre Anatou une perte de confiance en son propre charme. Ce mari poète et beau, dont elle entendait de si loin la musique, comment être certaine qu’il ne cède pas aux sollicitations d’autres femmes ?

On peut conjecturer aisément que son comportement relève de l’ordre « sacré » des névroses hystériques, dont on dit qu’elles sont plus fréquentes chez les femmes que chez les hommes (hystérie et utérus ont d’ailleurs la même étymologie). Et Freud résout la question en disant que « la genèse des névroses se ramène partout et toujours à des impressions infantiles très précoces ». De l’enfance d’Anatou, nous ne savons rien. Il faut juste s’étonner qu’elle ne parle pas de sa mère à la première rencontre, qu’elle ne nomme que son Père. Cette absence totale de la mère et l’hyper-présence du père suggèrent nécessairement un complexe d’Œdipe avancé. Si donc notre Anatou avait déjà un trouble œdipien, cela la prédispose sans doute à la névrose et à un amour encore et plus fusionnel avec son conjoint.

Après trois maternités, il lui est facile de se représenter comme peu attirante et donc craindre que d’autres femmes séduisent son mari. D’ailleurs la séduction sera au cœur de l’accusation contre Ahouna : « je ne puis m’empêcher de voir en toi un séducteur. En fait, c’est ce que tu es, un séducteur et je suis persuadée que tu chantais pour une jeune fille que tu as dû rencontrer depuis je ne viens plus ici avec toi. » Étant elle-même séduite d’abord par ce chant qui l’a sortie de son village, elle projette sur d’autres femmes ce même processus, ce qui renforce son sentiment d’insécurité.

Si donc notre Anatou avait déjà un trouble œdipien, cela la prédispose sans doute à la névrose et à un amour encore et plus fusionnel avec son conjoint.

Parvenue à ce niveau de trouble, il lui est plus facile de composer par elle-même les scénarios, de choisir dans la réalité les éléments qui les corroborent. Il est normal qu’elle voie une fille dans les pupilles de son époux. Et si celui-ci n’en a jamais vu passer dans les champs, ces dernières années, c’est peut-être par cécité cognitive : marié et fidèle à sa femme, ayant abandonné tout projet de polygamie, il n’attendait pas qu’une femme passe par ces champs. En effet, la dernière qui soit passée par là est devenue son épouse. Il n’y cherchait donc pas de femme qui passe encore, n’ayant plus de projets de mariage.

Sauf que l’épouse possède d’autres idées, ou du moins est possédée par d’autres idées obsessionnelles.Craignant que son mari la trompe, elle va chercher sur un chemin lointain une femme qui passe. Aveugle à tout ce qui les entoure, elle ne s’intéresse qu’à ce qu’elle a choisi de voir : une rivale. Dans la vie de tous les jours, la névrose hystérique est courante et son mode de fonctionnement est bien celui décrit dans le roman d’Olympe Bhêly-Quenum.

En un mot, il est bien possible que dans la vraie vie, un homme se marie à une Anatou. Et je ne vous souhaite pas d’en épouser une.

Par Jovincio KPEHOUNSI, , ©BENINLIVRES,  mai 2020